LE CAMP DE LA MARINE A REOTIER

LE CAMP DE LA MARINE.

Couverture pays guillestrin numero 114

 

Venez à Réotier ! Dépassez les hameaux d’habitat permanent et continuez de monter.

Ne vous laissez pas rebuter par l’impérialisme paysager de l’hideuse ligne THT qui raye tout le versant vers 1300m.  Vous arrivez alors sur le joli plateau de Truchet à 1400m. Tournez le dos encore à l’imposant relais TDF en prenant la première piste de terre à gauche. Quelques minutes après c’est un nouveau monde : vous arrivez au camp de la marine.

Aucune indication toponymique pour ce lieu magique. Seulement le balisage du nouveau sentier d’interprétation de Beauregard qui fera l’objet d’un nouvel article.

Avancez un peu.  Vous traversez le canal. Il délimite la clairière à  votre gauche. Vous découvrez au bord les derniers vestiges construits de quatre décennies de vie en plein des apprentis de la marine de Toulon.

Photo DCAN Une promo au camp de Truchet

 

Le  Clos de l’Eyssillon.

 

Avant de venir ici  vous avez cherché sur les cartes ce mystérieux « camp de la marine »…et vous n’avez rien trouvé ? Par contre en traversant le Fournet, vous avez interpelé Jean Pierre Vincent qui fendait son bois devant sa maison. Aucune hésitation. Il vous indique clairement votre destination.

Il ajoute : « Ici dans le pays c’est devenu une habitude de désigner sous le vocable « camp de la marine » ce lieu que nos anciens appelaient Pra Bouchard. En réalité au milieu du XXème siècle, toute la montagne autour de Truchet était cultivée ou pâturée. Vous allez vous garer en fait, au Clos de l’Eyssillon. Vous verrez que les prés ont du mal à résister à la pression de la forêt qui  reprend  ses droits. Quand j’étais gamin, ce petit seuil plateau qui penche très vite au nord vers  le torrent du Villard, c’était des champs et des prés. Au sud les vastes pâturages de Pra Bouchard étaient continus jusqu’à l’Aubrée ».

 

Trois noms pour un même lieu aussi secret, ce n’est pas courant !

 

Un miracle de la nature.

 

Vous êtes au cœur d’une modeste clairière, assez plate.

A l’est le Serre Bouchard . Il cache la vallée de la Durance qu’il domine de plus de 500 mètres. Belvédère remarquable il porte une table d’orientation permettant d’admirer un paysage très étendu entre  des Ecrins à l’Embrunais.

A l’ouest le raide Serre Michel, plus élevé ne laisse qu’une ouverture  au nord vers les Grands Prés et Roche Charnière.

Les derniers grands glaciers quaternaires ont façonné une morphologie éminemment favorable aux sociétés agro pastorales qui ont colonisé l’adret de Réotier depuis la préhistoire.

Jusque vers -16000, vous aviez encore 500métres de glace sur la tête. Vous êtes au cœur d’un champ de bataille  où les modestes glaciers du massif de Vautisse venaient s’insérer dans le gigantesque glacier de la Durance qui finissait prés de Sisteron.

Ils ont creusé le « tendre »,  mis en relief le « dur » et surtout avant de se retirer pour de bon, calfeutré la dépression entre les deux serres. En plaquant les pentes et remplissant les creux d’alluvions diverses, ils ont légué des zones agricoles planes ou de faible pente. Ils ont surtout permis une liaison physique commode entre les torrents abondants de l’ubac et les champs, prés et hameaux de l’adret dépourvus de ressources suffisantes en eau. Dés le XIIème siècle le canal du Serre amène l’eau du torrent du Villard au château de Réotier et permet d’irriguer sa zone agricole avec le Rialet. Les terrasses de l’Aubrée, le Pra bouchard et beaucoup plus bas le Cros bénéficient de cette opportunité. Pendant des siècles, toute la zone, complètement défrichée est intensément exploitée. Le cadastre révèle encore par la multitude de petites parcelles propriétés privées l’acharnement des générations successives à tout mettre en valeur et posséder le moindre lopin.

COR du 2 1121 : Je propose l’alternative suivante :Ils ont creusé le « tendre »,  mis en relief le « dur »! Surtout avant de se retirer pour de bon, ils ont régularisé le corridor entre les deux serres.  Ils ont créé avec leurs dépôts une continuité de pente permettant de creuser au moyen age des canaux conduisant l’eau gravitairement  de l’ubac vers l’adret. Les siècles de déglaciation qui ont suivi ont vu les eaux de l’érosion par l’eau remanier leur ouvrage et ajouter des alluvions diverses.,Les zones agricoles planes ou de faible pente qui ont attiré les hommes sont le fruit de la complémentarité des actions des forces de la nature.

 

Reconversions

 

Au milieu du XXème siècle, la société agro pastorale de Réotier commence une véritable débâcle. La guerre, et après la reconstruction, mettent en panne un système socio économique durant depuis plus d’un millénaire. Les terres les plus élevées sont abandonnées. La forêt et les friches reprennent possession de ces territoires. Les derniers paysans de Réotier s’acharnent. C’est le temps des « petites montagnes »* et des « rassières »**.

L’occupation de ces hautes terres est devenue partielle et saisonnière. Les regards sont tournés vers le bas ; vers la ville, son agitation, ses propositions de travail aussi.

 

 

Vive la jeunesse ! Vive le sport !

 

La défaite de la France en juin 40 puis l’occupation ont traumatisé les Français. Tous ceux qui  ne se résignent pas et regardent vers un avenir meilleur pensent qu’il faut tourner la page du vieux monde. Il faut tout faire pour donner à la jeunesse des moyens d’y arriver. C’est dans cet esprit qu’est crée Jeunesse et Montagne. Ce nom est celui de l’organisation paramilitaire créée en août 1940. Pendant l’occupation allemande elle va permettre à des jeunes volontaires de mener une vie sportive et laborieuse en plein air. Ce sera un réservoir de Résistants, de soldats de la Libération et de sportifs de haut niveau comme Lionel Terray ou Louis Lachenal.

Photo DCAN 1981 Les cadres au camp de Truchet

Après la libération JM devient l’UNCM puis l’UCPA, et le projet de formation sportive de la jeunesse en plein  air s’étend à tous les organismes civils ou militaires s’adressant à des jeunes.

En 1940 était crée aussi l’école des apprentis de l’arsenal de Toulon (il y en a trois autres à Lorient, Brest et Cherbourg). Elles dépendent de la la DCAN (Direction des constructions et armes navales ). Pendant plus de quarante  ans, jusqu’au début des années 90,  l’école des apprentis va organiser des camps de plein air tous les étés  dans les Alpes.

 

La marine dans les Hautes Alpes

 

En 1945 la Direction des Camps de l’Aéronavale (DCAN) s’installe à Embrun dans le pavillon des Officiers des anciennes casernes du quartier Delaroche, dit de la chapelle des Capucins. C’est aujourd’hui le centre d’art contemporain Les Capucins.

Ce sera la base logistique dans les hautes alpes des activités de plein air de « la marine ».

Chaque été, en juillet, environ quatre cent jeunes et leur encadrements débarquaient à Embrun. Ils avaient de 14 à 17 ans, âges correspondant   aux trois années de formation de l’école.

Jusqu’en 1953, tout ce beau monde venait en train…à vapeur. Après ce sera le puissant convoi des cars de la marine.

Embrun n’était qu’une plate forme logistique et le point de répartition des jeunes dans les camps d’altitude. Le principe était simple pour tous : vie sportive au grand air ; pas de structures lourdes de type colonie ou hôtel mais des camps sous toiles autour de quelques petites infrastructures techniques et de sécurité.

Les « première année » se voyaient affectés à Saint André d’Embrun, aux Eymars et aux Réaumes. Les autres se répartissaient sur tous les camps fixes ou itinérants.

Les vallées de l’Ubaye et de la Durance voyaient ainsi passer chaque été tous ces jeunes, avenir de la marine et de la France nouvelle.

Réallon comme Réotier seront des implantations régulières.

 

La marine à Réotier.

 

A Réotier, le Clos de l’Eyssillon est vite identifié comme un lieu idéal.

Les relations avec les maires de l’époque, Ferninand Pons, jusqu’en 1953 puis Hillarion Rey seront cordiales et déboucheront au fil des ans sur cette véritable « institution saisonnière » que va devenir le « camp de la marine ».

Le maire fait tout pour faciliter l’installation de marine. Il explique que l’espace convoité est constitué essentiellement de petites propriétés privées. Les communaux sont rares et sur les terrains les plus pauvres. Par contre, il y a de l’eau à volonté grâce au canal du Serre (de Beauregard) amenant l’eau des fontaines de Pré Michel et de la Fontaine des Rois. A cette époque les normes sanitaires dans les zones rurales ne sont pas un obstacle à l’utilisation de ces eaux.

Le maire et plusieurs conseils municipaux autorisent donc la DCAN à s’implanter au Clos de L’Eyssillon. Il n’y aura pas de location en argent car la répartition entre les nombreux propriétaires serait un motif de discorde. Tous s’accordent au contraire pour dire que pour indemniser la commune, la marine rendra des services d’intérêt général, fournira du matériel pour la mairie ou l’équipement, utilisera le mieux possible les possibilités de vente ou de services des habitants.

Ce système fonctionnera bien. A part le lait ou quelques pommes de terre, les habitants n’ont pas grand-chose à vendre. L’intendance des camps sera assurée par les véhicules   de la marine depuis Embrun. Il y aura bien quelques locations chez les rares propriétaires disposant de locaux. La trace la plus durable de cette échange de bons procédés entre la marine et la commune sera la réalisation de travaux de viabilité, la rénovation de la chapelle Saint Roch de Truchet, la fourniture de buses ou de vannes pour le canal et surtout la table d’oriention du Serre Bouchard.

Chapelle Saint Roch avant rénovation. Photo R.Crimier

 

La vie au Camp de la Marine.

 

Les stagiaires affectés au camp de Réotier découvraient leur lieu de vacances après deux heures de marche et cinq cent mètres de dénivelé. Ils descendaient du car  à Saint-Clément ou à La Guinguette d’Eygliers.

1953 Le lac de la Guinguette point de départ vers le camp de Truchet. Ce lac a été remblayé par les crues de juin 1957. Le lac d’Eygliers, plus en amont le remplace aujourd’hui.

Avec leur encadrement militaire ils avaient ainsi un avant goût de ce qui les attendait : tout sauf le farniente. Les tentes étaient dispersées en bordure de clairière car la partie centrale était réservée aux emplacements de cantine prés des deux petits bâtiments sommaires servant de réserves, locaux techniques, cuisine, infirmerie…Au milieu, le grand mat du drapeau. Tous les jours il y avait levée des couleurs. Tout autour des portiques avec des agrès et de petits espaces à vocation sportive pour courir, sauter, grimper, tirer à l’arc…

Photo DCAN tir à l’arc au camp de Truchet

Ne cherchez pas les sanitaires : de ce temps on se contentait de feuillées constituées de petites structures métalliques en périphérie du camp. C’était les toilettes sèches écologiques avant l’heure. Pour la toilette, l’eau bien fraiche dérivée du canal alimentait une rangée de bacs en faïence. Des coins feu complétaient ce petit paradis de la vie au grand air.

Photo DCAN sport quotidien et compétition

 

Car ne nous y trompons pas : des centaines de jeunes ont vécu ici des moments inoubliables.

C’était une vie collective à la dure. On se levait tôt ; surtout les deux volontaires « désignés » pour aller chercher au Pré du Serre, à Truchet les deux bidons de lait que déposait à 6 heures du matin, le laitier René Vincent descendant de Mikéou. Avec leur petite remorque ils ramenaient le lait du petit déjeuner.

Le lait du petit déjeuner

Le menu quotidien était rude, alternant sports corvées diverses, éducation  morale, civique et militaire.   D’année en année les promotions qui se succédaient au camp de Truchet essayaient de battre les records des compétitions sportives de leurs prédécesseurs. Un beau registre de ce cahier des records est conservé à la mairie de Réotier.

Une page du registre des compétitions conservé en mairie de Réotier

Le plus marquant pour tous c’était les sorties en montagne. Ce n’était jamais des promenades de santé. Tous les sommets et cols du voisinage étaient des objectifs normaux. La tête de Vautisse n’avait pas de secrets pour eux.

Et puis il y avait  les « extras » : les virées en montagne dans le massif des Ecrins pour les sélectionnés. Ils allaient dans le Valgaudemar, à La Bérarde, à la Grave, Monetier ou  Vallouise. Avec un encadrement militaire ou de l’UNCM les meilleurs ont gravi la Meije, les Ecrins, le Pelvoux, les Agneaux…

camp de Truchet : devant la tente.

Ces moments de vie à « Embrun » comme ils disaient dans leur jargon d’école, on marqué définitivement des dizaines de jeunes et leur encadrement sportif.

Les témoignages sont nombreux.  Les amicales d’anciens commémorent encore ces riches heures exotiques…pour des marins.

Regardez  le petit film d’époque : https://louisvolle.fr/camp-de-la-marine-apprentis-dcan-toulon/

 

Epilogue !

Au fil du temps la société évolue. Les mentalités, l’environnement, les institutions changent La crise du collectif se fait plus profonde d’année en année. Comme les colonies de vacances, les stages de la marine en montagne se réduisent. Les séjours dans les hautes alpes après les années 70 ressemblent souvent à des séjours sportifs d’un comité d’entreprise. Moins de jeunes plus d’adultes. Les années 90 voient séjourner les derniers groupes de marin à Truchet. En  1992, un baroud d’honneur, sorte de témoignage de reconnaissance de la marine à la commune de Réotier sera un voyage collectif du conseil municipal qui vient d’être élu avec Marcel Cannat comme maire, à l’arsenal de Toulon. Il devait être le prélude à un redéploiement des stages. Une belle photo commémore cet événement à la mairie.

Ce sera le chant du cygne. Le site, déserté,  sera repris et réaménagé pour des colonies de vacances du Loir et Cher puis très vite abandonné pour de bon.

Il reste un lieu très prisé pour son calme, son ambiance. Les roteiroles viennent piqueniquer,  les enfants jouent aux scouts. On y organise des fêtes comme la saint Laurent le 9 août cette année. C’est toujours un lieu magique pour les musiciens, les amateurs de nature. C’est devenu un véritable héritage patrimonial de Réotier.

Fête de la Saint Laurent août 2021

 

REMERCIEMENTS : Christian Berthalon, Jean Pierre Vincent et Raymond Laugier pour leurs souvenirs et leurs documents. Jean Charles Meyer pour son ouvrage « Les apprentis de l’arsenal de Toulon ». Ed. Alain Sutton 2009.