MARTHE ET LOUIS ESCOFFIER SE SOUVIENNENT

Les  habitants de Réotier à la sortie de la guerre sont presque tous des fermiers. Ils vivent d’une agriculture vivrière recherchant au maximum l’autarcie. L’élevage reste l’activité principale occupant tous les membres de la famille. La vente du lait est la première source de revenus de nombreuses familles (voir ici). Les travaux de la ferme sont organisés prioritairement autour des soins et de la nourriture apportés aux animaux. Des cultures vivrières (potagères, fruitières, viticoles) et l’élevage de volailles (quelque fois d’un porc) apportent le complément de ressources Ainsi les tâches à accomplir au cours de la journée, au cours de l’année pour chacun sont multiples, diverses…et obligatoires.

Les conditions de travail sont rudes. La pente partout impose un dénivelé fatiguant pour tout déplacement .Chaque famille voit son terroir étagé entre la plaine, les premières pentes, où prospère le vignoble, et les alpages et prés bois d’altitude, entre 900m et plus de 2000m. Le matériel agricole motorisé est rare. Il commence tout juste à faire son apparition ici. Le calendrier des travaux est dicté par la météo et ses fantaisies. Le climat de montagne très ensoleillé, n’est pas avare d’excès de froid, de chaud, de pluie ou de sécheresse. A cette époque l’enneigement dure longtemps, même si c’est déjà irrégulier, de novembre à avril.

Le dicton “7 mois d’hiver, 5 mois d’enfer”, reflète, avec un peu d’exagération sans doute, la dureté de la vie quotidienne des paysans de Réotier. Les 5 mois d’enfer sont pourtant  la “belle saison! Mais c’est justement une concentration “infernale” de  tous les gros travaux agricoles qui doivent impérativement se terminer avant l’hiver. Le temps est  compté. L’organisation du travail au sein de la famille était conçue pour que tous ses membres contribuent au maximum de leurs possibilités physiques. Les femmes sont particulièrement débordées, cumulant taches agricoles et ménagères avec l’éducation des enfants. Même les très jeunes ne sont pas épargnés. Les loisirs sont rares. Les enfants  ratent souvent  l’école communale, non prioritaire en cas d’urgence pour les travaux agricoles.

Deux grandes périodes se distinguent : la période où les troupeaux sont à l’estive  et la période hivernale passée à la ferme.

PÉRIODE D’ESTIVE

Les hommes comme les animaux “piaffent “ d’impatience à la fin de l’hiver. Les granges sont vides ; les bêtes ont faim parfois et supportent mal l’enfermement prolongé. Dehors il fait bon et la végétation explose. Plus ou moins tard en mai, c’est la libération des troupeaux et le début des travaux forcés pour les paysans. Il faut se débarrasser des bovins, ovins et caprins pour s’occuper des champs et des cultures nourricières. Tous montent à l’étage supérieur en même temps que progresse la pousse de l’herbe.

Les vaches effectuent cette montée en deux étapes. Durant la première elles vont séjourner dans les chalets des petites montagnes de Truchet, Mikéou, le Clot et le Villard, gardées par les « rassières ».Elles sont chargées de la traite matin et soir.  Pour la seconde, début juillet,  dans les alpages (l’Alp), elles sont confiées à un berger occupant  les cabanes du Vallon, de la Selle ou de l’Alp pour les quartiers d’août, pâturages les plus élevés. Elles retrouvent les rassières à la fin de l’été. (voir ici,ici et ici).

Les moutons sont eux aussi regroupés pour être gardés par un autre berger et vont pâturer les pacages les plus maigres ou ceux que les vaches viennent de quitter. Ils sont les parents pauvres de l’élevage à cette époque.

Quant aux chèvres elles sont « campées » seules dans la combe de Fouran où les rejoignent celles de St Clément. On ne les récupérera qu’avant l’hiver.

Libérés des troupeaux, les paysans sèment, désherbent, entretiennent, irriguent, arrosent, cultivent, fauchent, moissonnent, récoltent, vendangent, bûcheronnent, bâtissent, stockent, conservent, transforment… Journées interminables, harassantes. Canicule ou orage, rien ne vient ralentir le rythme soutenu des travaux.

Quand la St Luc arrive, la pression tombe. Les bêtes reviennent et vont trainer le plus longtemps possible dehors avant de rentrer pour de bon dans les étables ou les écuries pour l’hiver. C’est le moment où l’on fait ses comptes ! Pour économiser les ressources on a vendu un maximum d’animaux. C’est aussi à ce moment que les jeunes filles  se préparent pour passer l’hiver « placées » dans un emploi à la « ville ». Marseille et sa région voient passer le plus grand nombre, dans le commerce (charcuterie) et les services. Les hommes ne sont pas toujours en reste. Ils partent s’embaucher dans la vallée du Rhône, souvent pour des travaux agricoles (taille, ramassage des olives…). Moins il y aura de bouches à nourrir mieux ce sera.

 

L’HIVER EST LA!

 

Les soins du bétail sont à nouveau l’occupation principale. La traite des vaches (matin et soir) était incontournable.  Deux fois par jour aussi il faut  distribuer le foin, mais aussi des choux, de la mélie et la baquetée (mélange de farine d’orge et d’avoine) préparée dans un « baquet » en bois.  De même pour les moutons, les chèvres,  la volaille. Sans oublier le porc à qui était donné  une autre baquetée (mélange de betteraves, pommes de terre et choux).La stabulation permanente des animaux imposait un changement des litières quasiment quotidien.

Ce  “repos” laissait du temps aux femmes pour entreprendre des travaux domestiques négligés pendant la “belle” saison. Ainsi, les travaux de couture, raccommodage de vêtements, chaussettes, draps, torchons … permettaient de prolonger leur utilisation. La réparation des sacs de pommes de terre obéissait à cette même économie domestique.

Pour les hommes c’était la réparation des outils et du matériel, la fabrication des paniers, les corvées de bois, le déneigement et bientôt la douloureuse taille de la vigne.

Tous essaient de se tenir à l’abri, et au chaud dans la seule pièce chauffée au bois ou prés de la chaleur animale des écuries ou étables. Dehors la circulation est difficile. Le déneigement est limité. Avant les tracteurs chasse neige, c’est le cheval qui tire l’étrave ou le traîneau. On trace et on manie beaucoup la pelle !

 

Le témoignage des derniers « survivants » de cette époque pas si lointaine  nous aide à mieux comprendre pourquoi leurs enfants n’ont plus voulu perpétuer un genre de vie aussi rude, ne laissant pas de place aux loisirs et à la fréquentation d’un monde extérieur prometteur d’une autre vie, plus facile et plus gratifiante. Surtout pour les femmes.

 

MARTHE ET LOUIS ESCOFFIER : VIVRE AUTREMENT.

Marthe et Louis Escoffier des Garniers sont une parfaite illustration des adaptations des familles paysannes de Réotier dans la deuxième moitié du XIX ème. Par leur origine ils ont été à la fois témoins et acteurs de manières de vivre rurales séculaires. Ils ont vécu ces années de transition rapide où la génération de leurs parents ou grands parents, tous paysans de montagne, les a fait participer bien  jeunes à un mode de vie très rude que la jeunesse de l’après guerre a refusé de perpétuer. Déjà, depuis longtemps, les enfants de ces familles nombreuses partaient, parfois bien loin, trouver des moyens d’existence que la pauvre exploitation familiale ne pouvait assurer. Un seul de ces enfants prenait la relève, en général l’aîné. Mais cette fois ci, il y a rupture définitive. Tous les enfants veulent faire autre chose. Ce qui explique évidement le terrible exode rural de la commune, puisque les possibilités locales de reconversion sont très réduites. En dehors d’initiatives personnelles originales dans le commerce ou le tourisme, les plus nombreux trouveront un emploi dans les usines de la haute Durance ou dans l’administration.

Quand l’industrie décline, c’est la fin du temps des ouvriers paysans.  Heureusement pour notre région, la montée en puissance du tourisme dans les années 60,  va compenser largement. La population  augmente, baby boom oblige, mais la mobilité des gens pour trouver du travail aussi.

On quitte sa commune pour aller où il y a du travail ou on se déplace, parfois loin, pour aller travailler. Pluri-activité et travail saisonnier concernent un grand nombre de hauts alpins.

Louis ESCOFFIER et l’entretien des routes.

Louis Escoffier  est né aux Mensolles hautes en 1926. La famille de son père,  Noêl Escoffier, venait du Cros, tandis que celle de sa mère, Eugénie Bourcel, venait des Casses. Le grand-père de  Louis, Marius Bourcel, était un paysan des Casses.

C’est une petite ferme. Louis a deux frères et une sœur. Il fréquente l’école de Réotier et garde un excellent souvenir du couple Brémont, les instituteurs (voir ici). Après le certificat d’études il aide à la ferme.Le service militaire le fait sortir de Réotier : il fait partie des troupes d’occupation en Allemagne en 1946 à Baden-Baden.

 

Rapidement, il est encouragé par Marcel Cannat (le père) d’aller voir ailleurs pour vivre mieux. Il va être admis à l’Equipement.  En début de carrière il reste aux Mensolles. Il est saisonnier de l’administration des routes et paysan le reste du temps. Quand il est titularisé à temps complet il doit se rendre sur son secteur d’affectation. Fini la terre ! C’est ainsi qu’il passe dix ans à Prelles.

Ce travail a sans doute des conséquences sur sa santé, car il était préposé au réchauffement du goudron, servant à réparer les routes. Les vapeurs toxiques lui ont rongé les poumons. Il est aussi préposé à la bascule du pesage des poids lourds, surtout italiens. Les horaires étaient calculés pour faire en sorte que ces poids lourds bruyants, ne puisent nuire aux malades de l’hôpital de Briançon. Il est ensuite envoyé en 1964, sur le secteur de l’Argentière. Retour à Réotier dans la maison de Noémie Gauthier aux Garniers.  Avec sa 4L il se rend tous les jours à son poste. Il reste sur son secteur de manière définitive, jusqu’à sa retraite en 1983. Il a 57 ans.

 

Résultat de recherche d'images pour "rechauffage du goudron"

 

Il s’installe dans une nouvelle, longue,  et plus confortable étape de sa vie. A 91 ans il lutte pour rester dans la meilleure santé possible. Chaque matin il s’astreint à une marche au- dessus des Garniers pour entretenir sa mobilité et par plaisir d’être dehors. Il a conservé une mémoire étonnante. Toujours discret, peu enclin aux bavardages il sait évoquer sobrement les moments de plaisirs d’autrefois, quand, joueur de boules acharné, il gagnait des concours.

Tout aussi passionné par les cartes, il passait des nuits à la Grangette. Marius Maurin des Moulinets était un adversaire redoutable. Il reste un amateur de foot capable de passer des heures devant le petit écran.

Son fils Roger fait aussi carrière à l’Equipement depuis 1979 Dabord à l’Argentière comme son père puis encore aujourd’hui à Guillestre. Cette administration a vu et voit encore passer beaucoup de Roteïrolles. Roger a pour collègues Alain Collomb et Roger Brun (fils).

Marthe ESCOFFIER : des soins des vaches aux soins des touristes.

Marthe Escoffier  est la fille de Noémie Gauthier, paysanne admirable, veuve successivement de ses deux époux  Auguste Eymar de St Thomas et François Gauthier, originaire du Ponteil. De longues années, jusqu’en 1978,  elle assurera seule le travail à la ferme des Garniers,  l’éducation de cinq enfants, puis la charge de son fils handicapé. Marthe n’a que trois ans quand son père disparaît.

Pas surprenant donc qu’elle soit dés son plus jeune âge mobilisée pour prendre sa part des travaux agricoles. Il y a des vaches, des moutons, et tout le reste permettant la vie  d’une famille. Il fallait participer à tout. Une chose la terrifiait : descendre dans le tonneau du vin pour le laver avant et après les vendanges. N’allait elle pas rester prisonnière dans la citerne ?

Dès 14 ans Marthe devient « rassière » au chalet du Clot. Son parcours ressemble à ceux de Germaine Domeny ou Josette Izoard . Elle est vraiment jeune. Souvent elle a peur dans ces longs moments de solitude. Julie Domeny est sa proche voisine là-haut. Elle se souvient aussi des journées interminables à Barret ou au Vallon à garder les vaches, quand c’était son tour. C’était mieux quand il y avait deux bergères.  On partageait le casse-croûte ; frugal dans tous les cas (pain, oeuf dur, fromage, chocolat …), on bavardait simplement et on sortait le tricot. Ces moments à « papoter » qui faisaient passer le temps étaient appréciés. Ils représentaient les rares moments d’échanges possibles avec les habitants des autres hameaux éloignés, éparpillés, sur la pente.

 

Là-haut, la journée  commençait à 5 heures par la traite des vaches qui passaient la nuit, à l’abri dans l’étable. Dès l’âge de 14 ans, elle savait déjà traire. Le produit de la traite du matin était versé dans un bidon. Avant d’aller déposer les deux bidons (celui du matin et du soir) au point de collecte à l’heure convenue (6 heures), il y avait encore l’étable à nettoyer, la litière à changer pour le retour du troupeau le soir. Afin d’économiser la paille utilisée pour la litière, celle-ci pouvait être remplacée par des aiguilles de mélèze, “la djasse”* , ramassées dans les sous-bois à proximité.

Au retour du point de collecte du lait à la Fontaine du Roy, dans le but d’économiser ses pas, les bidons vides récupérés de la camionnette étaient remplis d’eau à la source proche du chemin. Pas de point d’eau à proximité du chalet ! L’aller-retour se faisait donc toujours en charge, et sur un dénivelé non négligeable. L’eau était utilisée principalement pour nettoyer le matériel de traite et la préparation des repas, presque rien, voire pas du tout pour la toilette –  (L’eau courante sera installée des dizaines d’années plus tard – une fois ces activités pastorales disparues !).

Elle n’a que 17 ans quand elle se marie avec Louis, qui vient s’installer aux Garniers. Elle continue la garde des vaches et ses allées venues au Clot, comme rassière, jusqu’à ce que le couple aille s’installer à Prelles. C’est là-bas qu’elle a ses deux enfants, Michèle et  Roger. Elle n’a pas beaucoup aimé ce long séjour dans une maison glaciale.

Après le retour aux Garniers 1964, la vie change à nouveau. Elle cherche du travail. Un temps fort  de sa vie reste son emploi à l’hôtel Lacour de Montdauphin. Francine Lacour, respectueusement appelée « la Mère Lacour » par les proches, tient d’une main ferme cette hôtellerie dont la réputation n’est plus à faire (voir ici). Habitué de cet établissement, Gut Rostan, va introduire Marthe auprès de cette dernière. La prise de contact est excellente. La suite est significative : Marthe offre à cette vénérable maison, toujours prospère, de longues années de bons et loyaux services, jusqu’en 1991.

Les réalités de la vie paysanne sont loin maintenant. Pourtant dans la mémoire de Marthe, la vie le travail à l’hôtel reste une période de vie plus facile et plus agréable que celle de ses jeunes années aux côtés de sa mère Noèmie. Elle évoque encore avec plaisir les bons moments qui aidaient à vivre dans ces temps difficiles. Elle aussi aimait jouer aux cartes. Ce qu’elle aimait le plus, c’était aller danser et s’amuser dans les fêtes locales comme la St Michel ou la St Blaise beaucoup plus populaires et animées qu’aujourd’hui.

Quand la ferme disparaît après le décès de Noémie, il ne reste plus que le jardin qui vienne rappeler un peu l’ancien temps. Roger et Michèle les enfants n’ont pas de goût particulier pour les choses de la terre. La maison Escofier garde une belle allure de ferme. Bien entretenue, modernisée, elle est devenue en réalité une confortable résidence qui n’a plus rien à voir avec les conditions d’existence difficiles des premières années du couple.

 

  • Djasse ; déformation en patois local du mot « jas ». Ce vocable est un bel exemple du voyage des mots dans le temps et de leur dérive d’écriture et de sens. Son origine est le verbe latin « jacere » qui signifie « se coucher » et de sa déclinaison « jacium », le gîte. Passé dans le vocabulaire occitan ou provençal il trouve une version au masculin : le jas et une autre au féminin : la jasse. Il est utilisé dans tout le Sud-Est par les paysans depuis le moyen âge et un grand nombre de lieu en témoignent. Ainsi sur Réotier, l’ancien cadastre appelle la croupe des Chamousses qui descend de la Tête de Fouran, « Crête de la Brèche et de Jasset » (le petit jas). L’endroit où les troupeaux vont chômer ou passer la nuit est un « jas ». il est entouré ou non de murettes de pierres sèches. On en rencontre de nombreux vestiges dans les alpages (lieux dits « le jas » « la ou les jassines »…. La « jasse » au contraire va désigner la bergerie, construction pour les bergers, attenante ou proche d’un « jas » saisonniers du bétail. Elle devient un nom commun, par exemple dans le Vercors, accompagné de sa localisation ; ainsi la jasse du Play  ou la Jasse de La Chau sur les Hauts Plateaux. Les animaux aimant bien chômer sur des endroits élevés bien ventilés, on trouve des jas sur de nombreuses crêtes arrondies (Fouran, Le Platasse) au point que certains sommets sont dénommés ainsi, comme la célèbre Cîme de la Jasse au-dessus de Prabert, dans Belledonne ou Le Jas Du Chamois sur Restefond. Dans le patois local faire la « djasse » veut dire : préparer le jas du troupeau ou nettoyer ce même jas. Il dérive encore chez les « humains » où de manière familière, faire « sa djasse » signifie tout simplement « faire son lit » !

 

Chantalle MATHIEU et Louis VOLLE