Visions de Réotier à travers ses cartes anciennes

 

 

 

Olivier Peyre, avril-mai 2020

 

 

Sommaire

 

 

 

Introduction                                                                                    P… 3

 

Acte 1. Découvrir le territoire au XIXème siècle

  1. La fixation définitive du territoire de Réotier (1827) P… 5

– Présentation des documents

– L’analyse et la cartographie

  1. Le découpage en sections cadastrales (1833) P.. 20

– Présentation du document

– L’analyse et la cartographie

– un exemple d’utilisation du cadastre : le secteur de Truchet

  1. 1812. Quand Vautisse n’appartient pas à Réotier P.. 30

– Présentation et analyse des PV de délimitation de ses voisins

– Résumé

  1. Quand Vautisse ne s’appelle pas Vautisse P.. 39

– Origine géographique et migration du toponyme Vautisse

 

Acte 2. S’enfoncer dans le temps : le territoire aux XVII et XVIIIème siècles

  1. Les militaires cartographient Réotier vers 1750 P.. 59
  2. 1700. Un Réotier baroque sur la carte du Mont-Dauphin P.. 69
  3. Représentations contemporaines de la naissance de Mont-Dauphin

P.. 93

 

Conclusion                                                                            P. 107

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Introduction

Pour celui qui remonte tranquillement la haute vallée de la Durance en amont d’Embrun, s’il jette un coup d’œil à gauche passé le pont de Saint-Clément, il pourra voir défiler un versant à l’adret bien ensoleillé et parsemé de villages composés chacun de quelques maisons. Peut-être distinguera-t-il même en hauteur un clocher : c’est Réotier. Plus haut que les anciens champs embuissonnés, il scrutera forêt et rochers, et heureux de cette vision agréable, il poursuivra sa route.

Réotier ne se limite pas pour autant à ce charmant versant ensoleillé. Si l’on monte après le dernier hameau habité, on découvre à l’occasion d’un tournant un autre versant, un territoire plus frais et verdoyant, bien moins pentu et plus apaisant : c’est Truchet. Et si l’envie vient de pousser plus loin encore par simple curiosité, on traversera d’autres balcons de nature à l’ubac, d’autres replats glaciaires autrefois cultivés et habités dominant de plus en plus la vallée. La forêt de mélèzes est là, puis ce seront les alpages et enfin les cimes, les derniers « 3000 » de la corniche méridionale du massif des Ecrins.

Le territoire de Réotier compte une vingtaine de kilomètres carrés, mais ses deux cents habitants sont pratiquement tous regroupés à l’une de ses extrémités, à l’opposé du point culminant emblématique, la Tête de Vautisse. On en vient à croire qu’il en a toujours été ainsi de cette disposition harmonieuse, les habitants d’un côté, le sommet de l’autre (l’été les troupeaux entre deux), et cette apparente immobilité calme l’esprit.

Illusion trompeuse au regard de l’histoire !

 

 

Alors que je travaillais à l’Inventaire patrimonial de Réotier dans le cadre de l’association « Patrimoines de Réotier », en analysant pour cela le cadastre napoléonien de la commune (1833), cadastre numérisé par les soins des Archives départementales des Hautes-Alpes, j’ai pris un chemin de traverse dans cette recherche et j’en suis venu à parcourir un document associé.

Ce « Procès-verbal de délimitation du territoire de la commune de Réotier », quasi contemporain du vieux cadastre (1827), ne paie pas de mine. Quelques pages ingrates d’une écriture serrée, rédigée administrativement, soutenues par divers croquis. Je l’ai pourtant trouvé fort intéressant parce qu’il nous parle à sa façon de notre territoire. Et surtout il m’a entraîné vers d’autres questionnements, vers d’autres recherches, vers l’étude de documents plus anciens qui sont autant de belles surprises. Je les présente et commente ici, et arrivé au bout de ce voyage cartographique, d’une cartographie exceptionnelle par sa richesse, un constat s’impose : ici comme ailleurs, ce qu’on croit être de toute éternité n’est en fait qu’une construction progressive façonnée par le cours de l’histoire.

 

Normalement en tant qu’historien habitué aux bonnes manières, j’aurais dû dresser consciencieusement un plan rigoureux en trois parties, et respecter la chronologie en commençant par l’analyse des pièces documentaires les plus anciennes pour aboutir aux plus récentes, et ainsi conclure sur une belle démonstration.

Ce n’est pas la démarche que j’ai choisie ici.

J’ai préféré me laisser porter d’un document à l’autre, faire le tour d’une information, d’un sujet, et rebondir sur un autre, à la manière d’un ramasseur de champignons guidé par son seul instinct, progressant d’arbre en arbre, ou d’un promeneur insouciant qui glanant là une fleur, là une autre, se retrouve à la fin avec un joli bouquet. Ce bouquet, ce serait un peu la réponse à la question : « Que nous apprennent les vieilles cartes sur notre territoire, quelles visions nous offrent-elles de notre histoire ? ».

 

J’insiste sur le terme « visions » car le mot est plus coloré, plus riche que celui de « vues ». La cartographie, pour ceux qui l’aiment, a quelque chose d’incroyable car toute carte réussie, parlante, nous entraîne psychiquement vers elle, nous happe et nous ouvre la porte de son monde, un monde parfois un peu halluciné pour nous, esprits rationnels du XXIème siècle, mais oh combien délectable !

 

Mon espoir c’est que ce vagabondage documentaire remontant le plus haut possible dans le temps, associant des éléments a priori disparates, finisse cependant par composer une sorte d’essence territoriale de Réotier, et que de cette démarche, de cette imprégnation, de cette sorte de voyage initiatique si le mot n’est pas trop fort, le lecteur puisse en ramener le meilleur, un sentiment de plénitude fourni par la montagne des Roteirolles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Acte 1. Découvrir le territoire au XIXème siècle

 

  1. La fixation définitive du territoire de Réotier (1827)

 

Pour commencer, et parce qu’il faut bien entrer dans le temps, dans la durée, dans l’histoire, fournir des premiers jalons, posons-nous une première question : puisqu’à l’échelle du temps long tout évolue, depuis quand le territoire sur lequel nous vivons existe-t-il dans sa configuration actuelle ?

 

Présentation des documents

 

Document n°1 : extrait de la première page

 

Capture d’écran du site archives.hautes-alpes.fr, idem pour les suivantes

 

Document 3 P 41. Belle écriture, pas une faute d’orthographe, rigueur et hiérarchie administrative.

Procès-verbal de Délimitation du territoire de la Commune de Réotier« L’an mil huit cent vingt-sept, le quinzième jour du mois d’octobre … nous géomètre de 1ère classe nommé par le préfet du département des Hautes-Alpes, pour procéder conformément aux instructions du ministre des finances à la reconnaissance des lignes de circonscription du canton de Guillestre, nous sommes transportés au chef-lieu de la commune de Réotier en la mairie où nous avons trouvé M. Jean-Baptiste Eymar maire de ladite commune, MM. Mathieu Rey adjoint et Honoré Collomb et Marcellin Escoffier indicateurs nommés par lui, ainsi que les maires, indicateurs et adjoints des communes ci-après désignées convoqués et rassemblés, pour constater contradictoirement la démarcation du territoire de Réotier.

Arrivés sur le terrain, nous avons choisi pour point de départ celui du périmètre de la commune de Réotier qui se trouvant le plus au nord sert de séparation au territoire des deux communes de Champcella et Château-Roux, et nous avons parcouru la ligne de circonscription en allant du nord à l’est, puis du sud à l’ouest ayant toujours à notre droite le territoire de Réotier et à notre gauche successivement ceux de Champcella, de Saint-Crépin, d’Eygliers, de Guillestre, de Saint-Clément, de Châteauroux ainsi qu’il suit

Article 1er

Limites avec la commune de Champcella

Partant du sommet de la montagne de Rougnoux, nous avons reconnu que la ligne qui sépare les territoires de ces deux communes, d’après l’indication du maire et des indicateurs de Réotier, en présence du maire et des indicateurs de Champcella, est formée par une ligne droite allant aboutir au point où deux branches formant le torrent de Feyssoles se réunissent, elle suit ensuite le lit de ce torrent jusqu’au point où vient aboutir une ligne droite déterminée par la direction d’une borne plantée sur la crête du col de la Selle à huit cent vingt mètres au-dessus du rocher appelé la Charnière, à un petit banc de rocher situé au-dessus du lac Trouble ; la ligne séparative suit cette droite jusqu’au dit col de la Selle ; redescendant ensuite, elle est formée par la crête aux eaux pendantes passant par la Charnière et venant aboutir au torrent de Bouffart au point où se trouve la fontaine de Pierre Ceyllan.

 

Parvenus à cette fontaine, nous avons reconnu que ce point sert de séparation aux territoires de Champcella, de Saint-Crépin et de Réotier.

La limite séparative entre ces deux communes est tracée d’après un traité intervenu entre les parties, par devant maître Allard notaire à Embrun et maître Brun notaire à Guillestre, le 27 août 1811.

Et nous avons clos cette partie de notre procès-verbal que le maire de Champcella, le maire de Saint-Crépin ainsi que les indicateurs de chacune de ces communes ont signé avec le maire et les indicateurs de Réotier.

Suivent les signatures

Document n°2 : les signatures des officiels

 

Les signatures, et d’abord la maîtrise de l’écrit à cette époque, témoignent des inégalités des positions sociales.

 

Cette délimitation entre les communes est agrémentée  et soutenue par un croquis que voici.

Document n°3 : le croquis des limites entre Réotier et Champcella

 

Ce document est intitulé « Croquis visuel des limites entre Champcella et Réotier, art. 1er du procès-verbal ». Afin de le rendre compréhensible, je l’ai mis dans le sens de la hauteur. Il n’y a pas de souci d’échelle, les distances ne sont donc pas respectées, c’est un simple schéma.

Pleins et déliés, coloration, emploi de la couleur bleue pour tout ce qui a trait à l’eau, ici les torrents et le lac. La flèche indique le nord.

 

Problème, le lac Trouble apparaît être dans la commune de Champcella.

Article 2e

Limites avec la commune de Saint-Crépin

Partant de la fontaine de Pierre Ceylan mentionnée en l’article précédent, nous avons reconnu, d’après l’indication du maire et des indicateurs de Réotier en présence du maire et des indicateurs de Saint-Crépin, que la ligne séparative entre les territoires de ces deux communes est formée par une ligne droite partant de la dite fontaine et allant aboutir à Casses Blanches ; et de Casses Blanches elle se dirige de l’ouest à l’est aussi en ligne droite à une petite draye au quartier appelé Champ de Marcs ; la ligne séparative suit la direction de cette draye jusqu’à la crête de la forêt de Chanteloube, laquelle crête forme ensuite aux eaux pendantes la limite entre les deux territoires, jusque tout près le moulin des Eymars, où elle va se terminer dans le torrent de Saint-Thomas qu’elle suit jusqu’à son embouchure dans la Durance.

De ce point de la Durance, la ligne démarcative est ensuite formée par le milieu du cours de la rivière en descendant, jusque vis-à-vis la Rase du Pavillon de Nevière, point qui sert de séparation aux territoires de Saint-Crépin, d’Eygliers et de Réotier ; et nous avons clos cette partie de notre procès-verbal que le maire de Saint-Crépin, le maire d’Eygliers, ainsi que les indicateurs de ces deux communes ont signé avec le maire et les indicateurs de Réotier.

 

Suivent les signatures

 

 

Article 3e

Limites avec la commune d’Eygliers

Partant du point de la Durance mentionné en l’article précédent, nous avons reconnu, d’après l’indication du maire et des indicateurs de la commune de Réotier, en présence du maire et des indicateurs de la commune d’Eygliers, que la ligne de séparation entre lesdites communes est formée par le milieu du cours de la Durance, jusqu’à son confluent avec le Guil point qui sert de séparation aux territoires d’Eygliers, Guillestre et Réotier ; et nous avons clos cette partie de notre procès-verbal que le maire d’Eygliers, le maire de Guillestre, ainsi que les indicateurs de chacune de ces communes ont signé avec le maire et les indicateurs de Réotier.

 

Suivent les signatures

 

 

Document n°4 : le croquis délimitant Réotier, Saint-Crépin et Eygliers

 

Chaque croquis est formé d’une succession de repères géographiques.

 

Article 4e

Limites avec la commune de Guillestre

Partant du confluent du Guil avec la Durance ci-dessus mentionné en l’article précédent, nous avons reconnu d’après l’indication du maire et des indicateurs de Réotier en présence du maire et des indicateurs de Guillestre, que la ligne qui sépare ces deux territoires est formée par le milieu du cours de la Durance jusqu’au point qui se trouve sur l’alignement du Rocher tombé à une grosse pierre sur la rive droite de la Durance servant de borne appelée Pierre Quarrée.

Parvenus à ce point, nous avons reconnu qu’il sert de séparation aux territoires de Guillestre, Saint-Clément et Réotier, et nous avons clos cette partie de notre procès-verbal, que le maire de Guillestre, le maire de Saint-Clément, ainsi que les indicateurs de chacune de ces communes ont signé avec le maire et les indicateurs de Réotier.

Suivent les signatures

 

 

Document n°5 : le croquis des limites entre Réotier et Guillestre

 

En bas à gauche et en amont de la « Grande Route d’Embrun à Briançon », lire « Rocher tombé dit la Cheminée ».

 

Article 5e

Limites avec la commune de Saint-Clément

Partant du point de la Durance mentionné en l’article précédent, nous avons reconnu, d’après l’indication du maire et des indicateurs de Réotier, en présence du maire et des indicateurs de Saint-Clément, que la ligne qui sépare ces deux territoires est formée par une ligne droite se dirigeant de l’est à l’ouest, traversant les vignes, passant à une grosse pierre qui sert de borne appelée Pierre Quarrée, et allant aboutir au torrent de Combe Crose, elle suit ensuite le lit de ce torrent en remontant jusqu’au sommet de Foran.

De ce point la ligne séparative est formée par une crête aux eaux pendantes jusqu’au col de Rounioux où le torrent d’Aristol prend son origine. La présente délimitation ne portera aucun préjudice aux droits de propriété et de jouissance que les habitants de Réotier prétendent avoir au vallon du Laux, au Platas et tout le long de Jambe Lève jusqu’à la cime de Combe Crose.

Parvenus à l’origine du torrent d’Aristol, nous avons reconnu que ce dernier point sert de séparation aux territoires de Saint-Clément, de Châteauroux et de Réotier, et nous avons clos cette partie de notre procès-verbal, que le maire de Saint-Clément, le maire de Château Roux, ainsi que les indicateurs de chacune de ces communes ont signé avec le maire et les indicateurs de Réotier.

Suivent les signatures

 

 

Article 6e

Limites avec la commune de Châteauroux

Partant du col de Rounioux dont nous avons fait mention en l’article précédent, nous avons reconnu, d’après l’indication du maire et des indicateurs de Réotier, en présence du maire et des indicateurs de Châteauroux, que la ligne qui sépare ces deux territoires est formée par une crête aux eaux pendantes allant aboutir au sommet de Rounioux, point duquel nous étions partis et qui sert de séparation aux territoires de Château-Roux, Champcella et Réotier.

Nous avons terminé en cet endroit la reconnaissance des limites de la commune de Réotier et avons clos notre procès-verbal, que le maire de Château-Roux, le maire de Champcella, ainsi que les indicateurs de chacune de ces communes ont signé avec le maire et les indicateurs de Réotier ».

Suivent les signatures

 

Document n°6 : le croquis délimitant Réotier, Saint-Clément et Châteauroux

 

Les mentions préparatoires au crayon gris sont encore visibles, l’orthographe des noms propres, comme Chateauroux, est fluctuante.

 

L’analyse et la cartographie

 

Un document de ce type est tout à la fois ordinaire et exceptionnel. Ordinaire parce que connaissant la structuration verticale de l’administration française, une fois que la décision est prise en haut, elle descend tous les échelons et est appliquée partout en bas de la même façon, autrement dit, ce qui est fait pour Réotier l’est aussi pour le Guillestrois, le département et la France entière, du moins jusqu’à ce qu’un grain de sable ne vienne ici ou là gripper la machine. Et exceptionnel parce qu’il nous donne la vision assez intime des limites territoriales, vision qu’on peut comparer avec celles d’aujourd’hui.

Ce document refondateur nous parle de notre territoire et de son lien avec les villages voisins il y a près de deux cents ans.

D’abord la date, 1827. Nous sommes durant la Restauration, période de retour de la monarchie qui succède à la Révolution et à l’Empire. Napoléon 1er a été vaincu à Waterloo depuis douze ans, il est mort à Sainte-Hélène depuis six ans. C’est Charles X, frère du guillotiné Louis XVI, qui règne. Moins de trois ans plus tard, il sera éjecté du pouvoir par la Révolution de Juillet qui lui préfèrera Louis-Philippe.

Lorsqu’on pense à ces faits, les dates et les évènements se succèdent et s’enchainent, mais pour le Roteirolle l’essentiel n’est pas là. La Révolution française puis l’Empire ont renforcé durablement le rôle de l’Etat et de l’administration. Il y a désormais des départements, des préfectures, des préfets, des services administratifs qui ont / font autorité. Qu’est-ce qu’un maire de petite commune (il n’y a pas d’élection démocratique au suffrage universel) dans tout ça ? Quel est son poids face à l’administration ?

Ici ni l’initiative ni la décision ne lui appartiennent. Il est purement et simplement convoqué pour recevoir un fonctionnaire nommé par le préfet obéissant lui-même au ministre. A lui de trouver et choisir des « indicateurs », probablement des hommes de bien connaissant parfaitement les lieux et capables de protéger les intérêts de la commune sans pour autant entrer en conflit avec leurs homologues des villages voisins. Le fonctionnaire ne connait pas le terrain, il écoute les dires des uns et des autres, et il faut arriver à un accord, à un consensus sur des limites reconnues par tous.

La marche à suivre d’un point de vue géographique, les formules, le cadre administratif, tout est prévu et codifié à l’avance, et c’est partout pareil parce qu’il faut que le compte-rendu soutenu par les croquis, pièce officielle, soit facilement compréhensible, utilisable et opposable.

Dans cette démarche, le maire de Réotier réussit simplement à faire passer que les Roteirolles ont des droits sur des terrains appartenant au versant dominant le vallon du Couleau et dépendant de la commune de Saint-Clément. Ca a été ajouté après entre deux paragraphes, ce n’est pas la même écriture, et c’est pourquoi je l’ai mis en italique.

Comme encore à rappeler l’existence d’un acte notarié avec Champcella : « Traitté entre les Communes de Réotier et de Chancella pour délimitation de montagne » nous dit la copie numérisée du « Répertoire des actes de maître Jacques Brun notaire impérial à Guillestre en l’an 1811 ». « Traité entre Claude Granet maire de Chancella et Jacques Jourdan maire de Réotier portant fixation de limites de leur montagne » précise celle du notaire Allard d’Embrun.

 

Quand on pense à ce récit administratif, on peut imaginer des courriers préalables pour annoncer l’opération, pour fixer une date de rendez-vous, des hommes qui le jour J se libèrent de leur travail pour venir à la rencontre du géomètre de première classe (est-il arrivé à cheval ?) près de l’église paroissiale.

Mais ce dernier va-t-il réellement sur le terrain, grimpe-t-il en montagne à plus de 3000 m d’altitude qui plus est à la mi-octobre, parcourt-il le tracé fort accidenté des limites communales ? C’est impossible à réaliser dans la journée et il fait confiance à ceux qui savent, qui connaissent le territoire, qui le lui décrivent comme il se doit dans le sens des aiguilles d’une montre.

Lui-même questionne, imagine les lieux et les observe au loin, essaie de comprendre, se fait expliquer, prend des notes et dessine au crayon des esquisses de relief, de torrents, de lignes droites virtuelles avec les noms qui lui sont fournis. Le récit convenu du parcours des lieux est une fiction, et plus tard il mettra les données au propre, à l’encre. Il fait confiance aux élus parce que les réunions sont contradictoires. A chaque fois le discours est confirmé par les représentants des villages voisins, enfin confirmé ou parfois infirmé comme on peut le voir pour d’autres communes du voisinage. Des tensions surgissent alors, de vieilles blessures sont rouvertes. Quand tous sont d’accord, c’est l’assurance d’une paix future entre voisins. Les maires ou leurs représentants sont présents le jour J, puis signeront ultérieurement la version définitive de l’acte de délimitation.

 

L’intérêt d’un tel document associé à des croquis, au-delà de la connaissance de la démarche administrative, du rapport de force qui assied la mainmise de l’Etat sur la moindre de ses communes, c’est le regard que portent les gens sur le territoire et ses limites, en particulier les termes topographiques qui sortent à l’occasion des descriptions. Mais comme un petit schéma vaut mieux qu’un long discours, j’ai cartographié l’ensemble.

 

Document n°7 : relevé des toponymes usités dans la délimitation

 

Capture d’écran du site geoportail.gouv.fr, onglets Esri Word Topografic Map et IRIS

 

J’ai choisi pour le report des données un fond de carte très neutre, sans surcharge, avec uniquement le modelé du relief et les limites communales actuelles.

J’ai surligné les limites indiquées de trois couleurs différentes. En rouge, les lignes droites expliquées dans le texte, notamment à partir de bornes avec des axes fournissant la direction. En noir, les « crêtes aux eaux pendantes », autrement dit les lignes de partage des eaux au faîte des hauteurs, et enfin en bleu les cours d’eau.

 

A 99% les limites d’il y a deux-cents ans et les limites actuelles sont identiques. Il n’y a qu’au niveau du lac Trouble que cela a évolué, en faveur de Réotier. A l’époque la délimitation passe en amont du lac, aujourd’hui en aval, ce qui fait du lac Trouble une petite étendue d’eau appartenant aux Roteirolles. Apparemment, depuis cet acte de délimitation, depuis près de deux siècles, les Roteirolles vivent en bonne intelligence avec leurs voisins.

La consultation du cadastre de 1833 ne montre qu’une seule et unique contestation de faible ampleur. Il s’agit de deux parcelles de montagne en rive gauche du torrent de Pinfol, une cinquantaine d’hectares de « rochers et pâture » et autres « bois futaie et rochers » aux quartiers de « Côte des Chamousses » et de « Rafour et Feuillassier » mentionnés comme étant « en litige » avec Saint-Clément. Au regard de la superficie du territoire, c’est peu, de l’ordre de 2% de la surface.

 

Pour en revenir à notre document de 1827, naturellement les crêtes de montagne et les torrents sont toujours à la même place. Notons néanmoins que les « crêtes aux eaux pendantes » ne sont pas toutes des lignes de crête séparant le ruissellement des eaux, mais des rebords de montagne comme Vautisse côté Châteauroux ou le bord septentrional et oriental de Bouffard. Notons aussi qu’il est question d’un départ du torrent de Feyssoles avec deux origines, il ne s’en trouve plus qu’une aujourd’hui. Et pour finir, que par définition un cours d’eau tel que la Durance divague, avec quelquefois de fortes modifications de tracé, ce qui explique pourquoi aujourd’hui Réotier possède du terrain en rive gauche de la rivière.

 

Considérons maintenant les toponymes en refaisant le tour de la commune dans le sens des aiguilles d’une montre.

Au nord puis au nord-est, s’il n’y a pas de différence pour le torrent de Feyssoles ou le secteur de la Selle (mais où se situe précisément son col atypique ?), le terme Vautisse n’apparaît pas. Quant à Roche Charnière c’est tout simplement « la Charnière » ou « Pierre Charnière ». La fontaine de Pierre Cheylan, au pied de l’alpage de Bouffard, n’existe plus, du moins elle n’est plus indiquée sur les cartes et sur place je ne l’ai jamais trouvée, et bien plus bas le moulin des Eymars est ruiné depuis longtemps.

A l’est, si la « rase de Nevière » ne coule plus jusqu’à la Durance, son tracé est toujours visible passant derrière le stade d’Eygliers, étant dénommé plus en amont le torrent de Guillermin. A ce sujet en provençal une rase peut-être un « canal ou fossé entre deux propriétés » ou encore « un lit d’écoulements occasionnels » (Pierre Chouvet, Noms de lieux du Pays Guillestrin).

 

Au sud puis au sud-ouest, en aval de l’Isclette la section rectiligne prenant son origine dans la Durance est matérialisée par la « Pierre Quarrée », un gros bloc de rocher que l’on trouve juste derrière et à l’est de l’école la Fraxinelle. Bloc dessiné sur notre cadastre napoléonien et mentionné « Pierre carrée » sur celui de Saint-Clément, bloc de plusieurs mètres de haut qui aujourd’hui est regrettablement enkysté dans des dépôts divers. Plus à l’ouest le « torrent de Combe Crose » est devenu celui de Pinfol.

Foran devenu Fouran, peu importe si ce n’est que d’une prononciation orale puis écrite en provençal, on en vient là à la francisation des termes. Se rappeler qu’à l’époque ceux qui nommaient tous les jours les lieux n’employaient pas notre langue. Le français uniquement parlé par les élites, l’importation du système métrique, autant d’outils du pouvoir central que vont devoir intégrer à terme les Roteirolles.

Enfin, plus en amont et au couchant des alpages de l’Alp, le Platas, Jambe-Lève, le Laux -tout ça c’est du provençal- sont des lieux spécifiques vu leur géographie. S’ils appartiennent à la commune de Saint-Clément, ils sont quasiment inaccessibles depuis le vallon du Couleau tant la pente est rude, alors qu’ils se trouvent dans la continuité de nos pâturages…

 

 

Une question qu’il n’est pas interdit de se poser, ces limites entre communes sont-elles fiables, exactes ? Vérifions avec le site Géoportail.

 

Si l’on choisit l’image satellitaire puis qu’on ouvre les onglets « limites administratives » et « parcelles cadastrales », on obtient sur la même image le tracé actuel officiel et celui donné par les géomètres du XIXème siècle. Comparaison faite, le résultat est fort satisfaisant dans son ensemble à quelques exceptions près.

La plupart du temps, les deux tracés ne font qu’un, coïncident et se chevauchent, sont parallèles à quelques mètres de distance, et lorsqu’ils s’éloignent, cela dépasse rarement 50 m. Deux exceptions toutefois. En amont de Pinfol, sur 350 m de longueur, une courbe du torrent n’a pas été prise en compte au XIXème siècle, d’où un écart atteignant 110 m à son maximum. Et surtout, la position du sommet de Vautisse diverge de près de 200 m ! Ce sont les seules inexactitudes notables de quelque importance.

Ce qui peut dérouter l’observateur, ce sont des limites intercommunales apparemment formées de deux lignes parallèles, alors qu’il ne devrait y en avoir qu’une seule. Géoportail n’a fait que reporter deux tracés réalisés en 1827, deux points de vue, ceux de deux communes limitrophes.

Ainsi à travers les vignes plantées en limite de Saint-Clément voit-on une différence d’environ 10 m en bordure de Durance se réduisant progressivement vers l’amont. Sur la crête de Pinfol, soit la coïncidence est parfaite, soit l’écart est minime (moins de 3 m) ou peut rarement augmenter jusqu’à 25 m. Les pentes de Vautisse sont les plus affectées par ces écarts, puis tout revient quasiment à la normale (différence d’environ 20 m au niveau du lac Trouble, qui se maintient dans cet ordre-là jusqu’à Bouffard, pour fortement se réduire ensuite côté Saint-Crépin).

Observons la situation à Vautisse.

Document n°8 : le relevé des limites au sommet de Vautisse

 

Capture d’écran du site geoportail.gouv.fr

C’est ici que ça diverge le plus, que ce soit entre les relevés d’une commune à l’autre ou entre ces relevés et la réalité actuelle officielle. On voit même, au niveau du point culminant, que le tracé actuel ne correspond pas exactement à la réalité du terrain.

Ceci dit, il n’y a pas à jeter la pierre pour le tracé actuel, et encore moins sur le travail des géomètres de l’époque en lui-même, et plus encore si l’on tient compte des conditions de 1827 et de l’intérêt assez secondaire que cela présentait alors, je rappelle que leur objectif était d’abord fiscal. Et qu’on se situe là au-dessus de 3000 m d’altitude dans une zone inculte et ne présentant pas de ressources économiques.

Après s’être préoccupée des limites communales, après avoir fixé une fois pour toutes (du moins elle l’espère) le cadre territorial de Réotier, l’administration française qui les emploie va porter son regard à l’intérieur même du territoire, en s’intéressant quelques années plus tard à la division interne de la commune, en créant des portions appelées sections cadastrales. Car bien sûr, l’objectif est d’arriver à la réalisation d’un cadastre, c’est-à-dire d’un ensemble composé de plans très précis et de matrices, des livres sur lesquels chaque propriété, chaque parcelle va être connue, indiquée, renseignée.

Les géomètres qui entreprennent cet énorme travail ne le font pas par souci géographique mais dans un but fiscal. En cette première moitié du XIXème siècle, la France est une France rurale, l’agriculture est la principale source d’emploi et de revenu, et s’il y a bien quelque chose à taxer, c’est la terre. D’où la cadastration du territoire afin d’avoir des données fiables pour prélever l’impôt. Cadastration qui s’effectue en trois temps :

– la fixation de limites avec les communes limitrophes (1827)

– la fixation de limites de portions de territoire (les sections cadastrales, 1833)

– la fixation des limites de chacune des parcelles cadastrales (1833).

 

Comme ci-dessus, je vais présenter le document retenu puis le transcrire cartographiquement.

 

  1. Le découpage en sections cadastrales (1833)

Présentation du document

Procès-verbal de la division du territoire de la Commune de Réotier en sections

« L’an mil huit cent trente-trois et le douzième jour du mois d’octobre, nous géomètres de première classe chargés de l’arpentage parcellaire de la commune de Réotier dont le procès-verbal de délimitation a été rédigé le 15 octobre 1827 et clos le même jour par le sieur Queyrel géomètre délimitateur spécial, nous sommes transportés en l’hôtel de la mairie de la dite commune, où après avoir, en la présence du Maire, pris lecture du procès-verbal de délimitation sus-énoncé, et examiné les états de sections actuels de la commune qui nous ont été mis sous les yeux, nous avons invité cet officier public à nous accompagner sur le terrain, à l’effet d’aviser ensemble aux moyens de déterminer d’une manière convenable la division du territoire de la commune en sections.

Le Maire ayant déféré à notre invitation, nous avons de suite parcouru le territoire de la commune, que nous avons examiné avec attention ; et après avoir pris sur les lieux tous les renseignements nécessaires à notre opération nous nous sommes occupés, aussitôt notre retour à la mairie, de la division définitive du territoire en sections que nous avons réglée, de concert avec le Maire, comme il suit :

la première section, que nous avons nommée du Villar, sera désignée par la lettre A

la deuxième, appelée du Cros et de Saint-Thomas                            par la lettre B

la troisième, appelée de Truchet                                              par la lettre C

la quatrième, appelée de l’Eglise                                             par la lettre D

la cinquième, appelée du Bourgea et du Fournet                     par la lettre E

la sixième, appelée des Casses                                                par la lettre F

 

Et pour que cette division ne puisse être exposée à des variations qui apporteraient la confusion dans les opérations dont elle doit être la base, nous déclarons que :

 

La section A est la portion du territoire de la commune qui est limitée, savoir :

au nord, par les territoires des communes de Champcella et Saint-Crépin

au levant, par le territoire de Saint-Crépin, le torrent de Saint-Thomas et du Villar

au midi, par le torrent du Villar et de Font Froide

et au couchant, par le territoire de la commune de Saint-Clément.

La section B est la portion du territoire qui est limitée, savoir

au nord, par le torrent du Villar et de Saint-Thomas

au levant par la rivière de la Durance

au midi, par les crêtes de Ville, du Grepon et du Calvaire

et au couchant, par le chemin de la Viasse, la crête des Bouissonnas et de Miolin, la Tête du bois de Paroou et de l’Eglise

La section C est la portion du territoire qui est limitée savoir

au nord, par les torrents de Font Froide et du Villar

au levant, par la Tête des bois de l’Eguille et du Passaou

au midi, par le chemin du Lansoou

et au couchant, par le torrent de la Grand Combe, le chemin de Faurant, la crête du Jasset et le territoire de la commune de Saint-Clément

La section D est la portion du territoire qui est limitée, savoir

au nord, par le chemin du Lansoou

au levant, par le chemin de Lagasse [comprendre la Viasse ?], et les crêtes du Calvaire, du Grepon et de Ville

au midi, par la rivière de la Durance

et au couchant, par le torrent de la Grand Combe

La section E est la portion du territoire qui est limitée, savoir

au nord par le torrent de la Grand Combe

au levant par le même torrent de la Grand Combe

au midi par la rivière de la Durance

et au couchant par le ruisseau de la Gargue, le chemin des Tracoulets et le canal des Casses

La section F est la portion du territoire qui est limitée, savoir

au nord, par la crête du Jasset et le chemin de Fourant

au levant, par le chemin des Tracoulets, et le ruisseau de la Gargue

au midi, par la rivière de la Durance

et au couchant par la commune de Saint-Clément.

 

Fait à Réotier, les jour, mois et an susdits ».

 

 

Document n°9 : tampon et signatures du document

 

Capture d’écran du site archives.hautes-alpes.fr, idem pour les suivantes

 

Le tampon avec la mention MAIRIE          HAUTES-ALPES                   REOTIER est à l’envers, mais c’est bien un tampon de Réotier du début du règne de Louis-Philippe, dernier roi de France.

Alors que nous dit ce document ?

 

 

L’analyse et la cartographie

Nous n’allons pas reprendre ici ce que nous avons dit dans l’analyse de la première pièce documentaire. Seulement six ans se sont écoulés, la démarche administrative, tant du point de vue du territoire que de l’édile, demeure la même. Notons que les géomètres sont deux alors que le maire est seul, et que comme la fois précédente nous sommes à l’automne.

Il est fait mention de l’existence de sections antérieures aux opérations qui débutent, et effectivement il existe un cadastre plus ancien, réalisé durant la période révolutionnaire, hélas sans plan. Imposant, il est conservé à Gap aux archives départementales mais non numérisé. On peut supposer que le nouveau cadastre et le nouveau partage en sections vont être rationnalisés. L’arpentage rigoureux du territoire, du moins de sa partie cultivée, débouchant sur vingt-un plans, va permettre quand nécessaire de localiser immédiatement toute parcelle privée ou publique. Un gain en efficacité indéniable.

 

D’un commun accord, le territoire des Roteirolles est divisé en six ensembles territoriaux qui portent le nom des principaux hameaux, et dans l’ordre géographique du nord au sud. Les voici.

 

Document n°10 : le tableau d’assemblage du cadastre de 1833

 

Premier plan du cadastre de 1833, qui comprend en une seule feuille toute la commune, avec diverses mentions et délimitations. J’ai « repassé » en noir les limites communales et en rouge celles des sections.

Ce découpage territorial s’effectue sous forme de tranches partant du haut de la montagne et descendant jusqu’à la Durance, et l’on commence à reconnaître les deux versants de la commune. Cependant lorsque les parcelles sont trop nombreuses, au niveau des principaux hameaux, le découpage est plus subtil, ce qui amène à obtenir des sections plus petites côté adret.

 

Document n°11 : le découpage avec le nom des sections

 

Afin que le repérage soit plus facile, voici maintenant la même chose sur une image satellitaire.

 

Document n°12 : les sections cadastrales vues du ciel

 

Capture d’écran du site geoportail.gouv.fr, onglets photographies aériennes et limites administratives

 

Après de nombreux recoupements, j’ai indiqué en rouge le tracé probable des six sections cadastrales. Pourquoi probable ?

 

Lorsqu’il y a près de deux siècles les géomètres se lancent dans la représentation graphique de la commune, ils ont certes un savoir-faire technique, des outils spécialisés, et le résultat de leur travail consciencieux est harmonieux, précis et rigoureusement exact pour la partie « utile » du territoire, là où sont champs, prés, réseaux et hameaux, bref hors montagnes communales.

Au-delà, comme on l’a vu pour les délimitations intercommunales en altitude, l’échelle change et ils font face à de sérieuses difficultés pour maintenir un haut niveau d’exactitude, car je pense que même dans l’hypothèse où ils aient parcouru le terrain en effectuant des mesures adéquates, petit à petit vu les distances considérables et les obstacles du relief, la trajectoire des tracés dévie peu à peu et si l’ensemble demeure convenable, une fois encore au vu des difficultés matérielles qu’ils éprouvent pour exercer leur art, la petite erreur initiale s’amplifie avec la distance et on arrive au final à des aberrations : des canaux qui ne suivent pas les courbes de niveau, de rares chemins qui franchissent des pentes incroyables, des parcelles qui ne respectent pas les espaces naturels.

 

Les usagers d’alors des zones de montagne, ceux qui viennent sur place à la bonne saison, essentiellement pour les troupeaux, ceux qui pratiquent et traversent au quotidien les hauteurs du territoire, ont défini et nommé des repères ainsi que de vastes quartiers en particulier en fonction du relief : un torrent, une crête, un bord de falaise, une rupture de pente, le bout d’un alpage… Et le maire ainsi que les géomètres n’ont rien fait d’autre que de leur emprunter ce capital de connaissances, pour le reproduire sur le carton des plans patiemment réalisés, où tout paraît cohérent ne serait-ce que les fameuses limites de section à partir desquelles le territoire est graphiquement mis en scène, et où tout va s’organiser ensuite.

Ce travail fantastique exécuté en 1833 n’a jamais été repris depuis pour les terres hautes. Là où les Roteirolles vivent au quotidien, il y a bien sûr eu des actualisations avec l’inscription des nouvelles routes et des nouvelles maisons. Mais la trame du parcellaire n’a pas été reprise.

Or, si l’on observe attentivement les espaces en amont des anciennes cultures, les tracés ne correspondent pas aux réalités du terrain vu du ciel.

C’est pourquoi, avec la marge d’erreur et d’imprécision qui m’est propre, j’ai tenté de retrouver globalement les limites des sections fixées en 1833, non pas en suivant servilement celles qui sont officielles et qu’on retrouve aujourd’hui dans la cartographie numérisée, mais en cherchant et utilisant les expressions du relief (bord de falaise par exemple) ainsi que le tracé exact des torrents. Cela permet de retrouver le souhait et les choix des fonctionnaires et du maire d’alors, de les préciser avec nos outils modernes, et de les recomposer sur l’image satellitaire.

 

Ceci dit, lorsqu’on observe ces six portions de territoire, on remarque que la première section (celle du Villard) correspond à tout ce qu’il y a au-delà du torrent du Villard, comme si c’était un monde à part, qui fasse un peu contrepoids à celui des villages, le monde des confins, celui des plus hautes terres et du gros des alpages. Et c’est déjà, à la louche, un bon tiers de la surface.

La section B, ce sont les versants à l’ubac exposés au levant près de la Durance, des semblants de plaine et de piémonts coincés entre la rivière et de fortes pentes, un peu isolés du restant. La section C, au centre du territoire, également orientée à l’ubac, est composée des alentours de cet habitat de moyenne altitude rassemblé autour de Truchet, plus les montagnes qui les dominent.

Quant aux sections D et E, peu étendues, c’est avant tout la côte ensoleillée de Réotier avec une partie importante des maisons et des gens, deux bandes étroites et parallèles les pieds dans la Durance et la tête en limite de forêt. Enfin la section F, proche de Saint-Clément, est plus étendue que la réunion des deux précédentes mais fonctionne de la même façon, tout en étant peut-être la plus variée, celle qui renferme le hameau le plus peuplé, les Casses, et qui contient le sommet le plus proche de la population, Fouran.

 

Voilà donc pour cette double description du territoire de Réotier, au moment où la Révolution et l’Empire passés, il y a une forme de stabilisation et de digestion de leur modernité par l’Etat.

Et pour anticiper la réponse à la première question globale, disons que depuis les années 1830 le territoire de Réotier jouit de sa configuration actuelle.

 

Un mot encore sur le cadastre. Le cadastre napoléonien, c’est l’outil par excellence pour entrer dans l’histoire et faire dialoguer notre présent avec le passé. C’est l’instrument qui permet de connaître très finement un territoire avant les grandes mutations liées à l’industrialisation et à l’urbanisation, lesquelles n’ont évidemment pas touché Réotier. Disons alors avant l’exode rural et la déprise agricole, c’est-à-dire un ensemble d’images présentant le monde paysan dans toute sa tradition, sa plénitude, un monde pleinement habité et cultivé.

C’est un document d’une extrême précision qui permet de retrouver le cadre de vie intime des gens d’alors, il est porteur d’une richesse infinie et justifierait à lui seul un petit ouvrage, tant on peut en tirer de belles représentations globales ou de tel ou tel hameau. Voici juste un exemple.

 

Un exemple d’utilisation du cadastre : le secteur de Truchet

 

Document n°13 : extrait de la feuille n°4 de la section C

 

Capture d’écran du site archives.hautes-alpes.fr, idem pour la suivante

 

J’ai choisi une partie du territoire de Réotier à mi-hauteur, entre 1300 et 1500 m d’altitude, cultivé et avec un habitat (des Guions à gauche à Chausset à droite). Que voit-on ? Un parcellaire, plusieurs centaines de parcelles numérotées et délimitées, de l’habitat coloré et dénommé, des noms de quartiers, un réseau de chemins et quelques canaux, le tout sur fond bistre et uniforme.

Avec ce traitement administratif rigoureux, peu de données ressortent immédiatement, peu de données apportent des informations précises, et pas seulement parce qu’il faudrait une page plus grande.

Mettons de la couleur.

Document n°14 : extrait travaillé de la feuille n°4 de la section C

 

L’espace est déjà plus souriant et parlant : l’habitat et le réseau viaire ressortent bien. En voici la légende. Les parcelles vertes sont celles qui sont en pré, les orangées en labour, les amas blancs sont des clapiers dessinés qu’ils soient nommés en tant que tels ou non, le jaune représente indistinctement des landes, pâtures, une ou deux fois des friches, bref des terrains pauvres. Les constructions sont en rouge et les jardins en rose.

Il arrive que pour une seule et même parcelle il y ait deux désignations : j’ai mis en couleur la première et indiqué la seconde avec des pointillés. Une lande avec des clapiers sera traitée en jaune avec des points blancs. En fait on observe ici deux types d’espace : le parcellaire cultivé et cette zone, au nord, en gris. Le gris signale le rocher et il est associé aux landes, et dans l’angle nord-ouest au « bois futaie » d’où des points vert foncé. C’est le domaine inculte, bon pour les troupeaux, constitué de vastes parcelles communales. Il nous rappelle qu’on est en montagne.

 

Une fois tout ça en tête on peut en commencer l’analyse, distinguer une zone à dominante en prairie, une autre en labour donc terre à céréales.

On pourrait approfondir, décortiquer tout ça, voir ce qui est à l’adret, ce qui a été rendu arrosable, zoomer sur la disposition de l’habitat. La succession de parcelles en courbes trahit le relief, le vallonnement, la pente allant à la descente de gauche à droite. On peut également parier sur l’existence de canaux d’arrosage lorsqu’ils ne sont pas formellement dessinés.

De même, quand on relève le nombre de clapiers, qu’on les compare à la taille des maisons, quand on voit jusqu’où les anciens Roteirolles sont allés essayer de faire rendre quelque produit au sol, on ne peut qu’être époustouflé ! Ce terroir renvoie l’image d’une société à l’échelle humaine, sans réels moyens matériels, à l’échelle du labeur humain, et on le voit bien à la taille trop modeste des parcelles, pour nous autres du XXIème siècle. Mais la taille était souvent appropriée à l’effort physique de l’homme, qu’il soit en train de faucher ou derrière son araire. Et la surface était toujours assez vaste pour transpirer et se crever !

Ce figuré, qui m’a demandé de la patience, qui fournit l’occupation agricole du sol et dont on peut tirer une idée du paysage de Truchet il y a près de deux-cents ans, n’est qu’un exemple de ce qu’on peut faire avec un plan cadastral : on pourrait en extraire les petits domaines par familles, on pourrait distinguer ce qui est communal de ce qui est privé, on pourrait faire la carte de la valeur des propriétés en fonction de leur catégorie d’imposition, délimiter par quartiers et nommer chacun d’entre eux, etc.

Pour conclure là-dessus disons qu’un document couleur comme celui-ci, s’il donne des connaissances et permet de répondre à certaines questions, sans même comparer avec l’état actuel des lieux, a surtout pour utilité de faire venir des questions, un questionnement général sur la société et la vie d’alors. C’est une porte qui s’entrebâille et qui nous initie à l’histoire.

Fort de ces connaissances de base et de cette base de connaissances, j’aurais pu en rester là, mais par curiosité je suis allé voir les autres procès-verbaux de délimitation, ceux des communes voisines, ce qui m’a amené à d’autres découvertes.

 

  1. 1812. Quand Vautisse n’appartient pas à Réotier

 

Présentation et analyse des PV de délimitation des voisins

Refaisons donc le tour des limites de notre commune, également dans le sens des aiguilles d’une montre, mais pour des raisons subjectives afin de garder le meilleur pour la fin.

Délimitation avec Réotier, du point de vue de Saint-Crépin (document 3 P 42, p 103), PV daté du 20 septembre 1827 soit un petit mois avant le nôtre.

« Partant du point de la Durance où la rase du Pavillon de Névière vient aboutir, nous avons reconnu… que la ligne qui sépare les territoires de ces deux communes est formée par le milieu de la Durance en remontant vers le nord jusque vis-à-vis le torrent de Saint-Thomas ; qu’elle suit ensuite la direction de ce dit torrent jusqu’au moulin des Eymars où commence une crête située au midi de la forêt de Chante-Loube, qu’elle suit aux eaux pendantes jusqu’au quartier appelé Champ des Marcs ; de ce point, elle est formée par une petite draye en remontant et tirant droit à Casse Blanche ; et de ce dernier point par une ligne droite qui traverse le quartier des Mayts, la ligne séparative va aboutir à la fontaine de Pierre Ceylan, point qui sert de séparation aux territoires de Réotier, de Champcella et de Saint-Crépin ».

La correspondance avec notre délimitation est parfaite, seul un toponyme nouveau propre à Saint-Crépin apparaît.

Délimitation avec Réotier, du point de vue d’Eygliers (3 P 35, p 65), PV daté du 25 septembre 1827, contemporain des deux précédents.

« Partant du confluent du Guil avec la Durance, nous avons reconnu… que la ligne de démarcation entre les deux territoires est formée par le milieu du lit de la Durance en remontant du côté du nord jusque vis-à-vis l’endroit où la rase dite du Pavillon de Nevière se jette dans ladite rivière »…

Rien de neuf sous le soleil.

Délimitation avec Réotier, du point de vue de Guillestre (3 P 36, p 110), PV daté du 20 août 1827.

« Partant du point de la Durance mentionné en l’article précédent [= au milieu du cours de la Durance à un point déterminé par un alignement à partir du rocher Tombé ou la Cheminée à une grosse pierre appelée Pierre Quarrée située sur la rive droite de la Durance : cette pierre sépare le territoire de Réotier de celui de Saint-Clément]… nous avons reconnu… que la ligne qui sépare les territoires de ces communes est formée par le milieu du lit de la Durance jusqu’à sa jonction avec le torrent du Guil »…

Tout concorde. Notons au passage que si Réotier n’est pas limitrophe de Risoul, les deux communes ne sont éloignées l’une de l’autre que d’une soixantaine de mètres au niveau de la stèle « La Mémoire ». C’est moins qu’avec Freissinières (200 m) et Mont-Dauphin (1 km).

Délimitation avec Réotier, du point de vue de Saint-Clément (3 P 42, p 93), PV daté du 25 octobre 1827.

« Partant du col de Rougnoux où prend sa source la combe d’Aristol où l’on remarque un banc de rochers de couleur noire en dessous de la recula de Réotier, nous avons reconnu, d’après l’indication du maire et des indicateurs de Saint-Clément, en présence du maire et des indicateurs de Réotier, que la ligne qui sépare ces deux territoires est formée par une crête de montagne aux eaux pendantes, allant aboutir au sommet de Foran où le torrent de Combe Crose prend sa source.

De ce sommet la ligne séparative suit le milieu du cours dudit torrent jusqu’au point où une ligne droite déterminée par l’alignement d’une borne appelée Pierre Quarrée au Rocher tombé ou la Cheminée vient le rencontrer, et de ce point de rencontre, la ligne de démarcation est formée par la droite dont nous venons de parler, traversant les vignes jusqu’au milieu du cours de la Durance, lequel point du milieu sert de séparation aux territoires de Réotier, Guillestre et Saint-Clément ».

Rien de nouveau encore, si ce n’est le terme de « recula ». André Faure, dans son ouvrage « Noms de lieux et noms de famille des Hautes-Alpes » propose pour ce mot la notion de lieu à l’écart, difficile d’accès. Le dictionnaire Lou Tresor dou Felibrige évoque lui l’idée de « reculé, éloigné, lointain ». Mais pourquoi « la recula de Réotier » alors qu’on est apparemment sur le territoire de Saint-Clément ? Est-ce parce que cette portion d’alpage en aval du col de Rougnoux est bien plus facile d’accès aux troupeaux de Réotier, ou parce qu’on se trouve là aux confins de notre commune ? A ceci près, tout concorde encore.

Délimitation avec Réotier, du point de vue de Châteauroux (3 P 34, p 152).

Et c’est là que tout se corse.

Le procès-verbal de délimitation de Châteauroux est original pour trois raisons. D’abord parce qu’il est pré-imprimé et qu’il n’y a plus qu’à remplir les mentions laissées en blanc, ensuite parce qu’il est bien antérieur à la série que nous connaissons (1er septembre 1812, il date du Premier Empire, Napoléon 1er est au pouvoir) soit de quinze ans, et enfin il nous apprend que les opérations de délimitation des communes sont consécutives à une décision prise en 1807. C’est un peu l’ancêtre de tous les autres.

Son originalité provient surtout de son contenu. A l’époque, pour faire simple, la commune de Freissinières dispose de tout le bassin versant de la Biaysse, autrement dit de tous les terrains de sa vallée, et rejoint donc la Tête de Vautisse par la face nord. Réotier serait donc mitoyen de Freissinières.

Lors des opérations de délimitation entre Châteauroux et Freissinières, il est affirmé ceci : « Nous avons reconnu… que la ligne qui sépare ces deux territoires est formée dans toute sa longueur par la crête aux eaux pendantes des montagnes des arêtes des Blanches du Destroit, le Testas, la Brèche de Couleau, Rougnioux jusqu’au col de la même montagne de Rougnioux, point où prend naissance la combe d’Aristol, où l’on remarque un banc de rochers de couleur noire en dessous de la recula de Réautier.

Parvenus au col de Rougnious ci-dessus mentionné, il a été reconnu que ce col formait la séparation des territoires des quatre communes de Château Roux, Freyssinières, Réautier et Saint-Clément. La première au sud, la seconde au nord, la troisième et quatrième au nord-est ».

Trois maires signent, Réotier pourtant cité n’est pas représenté.

On pourrait alors s’attendre à ce qu’il y ait un article pour la délimitation de Châteauroux et de notre commune, il n’en est rien, la suite des opérations concerne Châteauroux et Saint-Clément !

En effet « Partant du col de la montagne de Rougnious et précisément du point où prend naissance la combe d’Aristol [il y a ici le renvoi suivant = à la Recula de Réautier] où l’on remarque à son origine près un banc de rochers de couleur noire… nous avons ensuite reconnu que la ligne qui sépare ces deux territoires est formée par le cours de la combe ou ravin d’Aristol jusqu’à sa réunion avec le torrent de Couleau » etc. etc.

Là-encore non seulement il y a absence du maire de Réotier ou d’un représentant, mais quel est le sens de tout cela ?

Tout simplement que Freissinières s’étend alors sur une large partie ou la totalité de la face orientale de Vautisse, et que Réotier en est absent. Notre commune ne va pas plus loin que le fameux col de Rougnoux.

 

Document n°15 : quand Freissinières s’étend jusqu’au col de Rougnoux

 

Capture d’écran du site archives.hautes-alpes.fr, idem pour les suivantes

Effectivement, ce croquis associé aux opérations de délimitation confirme le texte rédigé en 1812 : la commune de Freissinières est limitrophe de Châteauroux jusqu’au col de Rougnoux. Zoomons.

Document n°16 : la situation au col de Rougnoux

 

Il n’y a donc pas de doute : les quatre croix au niveau du col marquent la présence des quatre communes.

Ceci dit et accessoirement, le dessin comme le texte sont flous. Où passe précisément la frontière de Châteauroux ? Sur la bordure rocheuse sud surplombant le haut vallon du Couleau comme aujourd’hui, ou en plein milieu de la casse de Vautisse qui descend jusqu’à proximité du col ? La logique géographique, celle des « eaux pendantes » plaide pour la seconde solution.

La recula de Réotier, c’est probablement tout simplement l’extrémité de son territoire d’alors, ses confins ultimes sous l’Empire finissant. En 1812, Réotier n’inscrit pas son nom sur le versant oriental de Vautisse. Comment notre commune, dans les années qui suivent, va-t-elle s’approprier la moitié de la face orientale de Vautisse ? Mystère…

 

Lorsqu’en 1812 il s’agit de signer le PV de délimitation, le maire de Saint-Clément s’exécute mais ajoute : « Sans préjudice à nos droits établis par l’arrêt de la cour du Parlement sous la date du 8 mars 1645 », tandis que le premier édile de la commune de Châteauroux s’applique à noter de son côté « Sous la protestation des droits qu’elle croit avoir sur la commune de Saint-Clément en vertu de la transaction de 1648 ». Y aurait-il désaccord ? Les dates donnent une idée de l’ancienneté des litiges. Désaccord entraînant un rebondissement juridique et relançant le débat des appartenances territoriales, ici comme ailleurs ?

L’année suivante, une autre pièce documentaire, le procès-verbal de division de la commune de Châteauroux en sections, daté du 5 mai 1813, signale que la section A, de St Alban, est « limitée au nord par les territoires des communes de Réotier et de Saint-Clément ». Un feuillet associé au dossier, intitulé « Tableau indicatif de la longueur des lignes, de l’ouverture des angles et des directions qui déterminent la véritable circonscription de la commune de Châteauroux pour faire suite au procès-verbal de délimitation » datant du 10 octobre 1814, confirme la nouveauté, incluant cette fois-ci Réotier « du n°29 au n°36 section A ».

Et voici ce qu’il en est du plan cadastral de Châteauroux (3 P 390).

Document n°17 : extrait du cadastre de Châteauroux

 

Cet extrait du plan d’assemblage de la commune date de 1813. Il nous montre que les confins septentrionaux de Châteauroux sont délimités d’ouest en est par les communes de Freissinières, Champcella et Réotier.

C’est donc entre le 1er septembre 1812 et cette date du 5 mai 1813 que Réotier, avec l’adjonction d’une part du versant oriental de la montagne de Vautisse, voit son point culminant s’élever de 2836 m à 3156 m, soit un gain de 320 m, disons la hauteur de la Tour Eiffel en plus !

Pour la petite histoire, disons encore qu’entre ces deux dates, pour Napoléon Ier au propre comme au figuré c’est véritablement la Bérézina, le début de la fin.

Le géomètre de l’époque a dessiné le haut vallon du Couleau comme un arc de cercle de rochers quasi parfait, avec la limite communale s’en inspirant de bout en bout jusqu’au ravin de l’Aristol, comme si Réotier possédait alors l’alpage le plus en amont de celui-ci.

Terminons avec le PV de délimitation de Champcella.

Délimitation avec Réotier, du point de vue de Champcella (3 P 34, p 71), PV daté du 8 octobre 1827.

« Limites avec la commune de Réotier

Partant de la fontaine de Pierre Cheylan, nous avons reconnu, d’après l’indication du maire et des indicateurs de Champcella, en présence du maire et des indicateurs de Réotier, que la ligne qui sépare ces deux territoires est formée par une crête aux eaux pendantes jusqu’à un rocher appelé Pierre Charnière ; et que du pied de ce rocher, toujours aux eaux pendantes, elle suit la crête du col de la Selle, sur laquelle il sera planté une borne à la distance de huit cent vingt mètres au-dessus de Roche Charnière ; et de cette borne, la ligne séparative suit la direction d’une ligne droite, passant par un petit banc de rocher situé à l’occident du lac Trouble, et allant aboutir au torrent de Feyssoles ; de ce point, la ligne de démarcation est formée par le torrent de Feyssoles, qu’elle suit jusqu’au point où deux branches qui le forment se réunissent ; et de là, elle est formée par une ligne droite jusqu’au sommet de Rougnoux, point duquel nous étions partis et qui sert de séparation aux territoires de Réotier, Château-Roux et de Champcella et de Freyssinières ».

Voyons ci-dessous le schéma correspondant.

J’ai mis ce croquis déjà connu côté Réotier et l’ai rendu plus foncé, car il confirme deux choses. Un, le travail graphique réalisé par les géomètres au regard de tout ce qui est préalablement esquissé au crayon, raturé, recommencé, affiné pour arriver après moult tâtonnements à la version satisfaisante et définitive à l’encre et à la couleur, même s’ils peuvent s’appuyer d’un dessin sur l’autre.

Deux, parce que le lac Trouble, qui est aujourd’hui la principale étendue d’eau stagnante en propre des Roteirolles (avec plus en amont le lac Etoilé partagé avec Champcella) est clairement indiqué sur le territoire de nos voisins, sans que cela n’amène de remarque particulière de la part du maire de Réotier !

 

Document n°18 : confirmation, en 1827, le lac Trouble appartient à Champcella

 

Résumé

 

L’analyse de ces quelques documents d’archive numérisés a montré que depuis près de deux siècles le territoire de Réotier est fixé dans ses limites actuelles.

En clair, qu’il n’a plus bougé depuis Louis-Philippe, prouvant ainsi qu’il a trouvé sa plénitude et sa légitimité dans la longue durée. Que l’intervention de l’Etat, par sa délimitation, sa division en sections et sa cadastration dans la foulée, a permis de mieux le connaître, et aujourd’hui de mieux en cerner une part de son identité.

Cette stabilité, cette pérennité territoriale au-delà des régimes politiques, semble cependant bien être une nouveauté dans les premières décennies du XIXème siècle car ces mêmes documents nous ont appris que c’est entre 1827 et 1833 que le lac Trouble revient à Réotier, et que cette évolution fait suite à une autre, bien plus importante pour nous aujourd’hui, celle de la prise de possession de la moitié du versant oriental de Vautisse (1813).

Pour aller plus loin que ces constats, comprendre les tenants et les aboutissants de ces mutations, il nous faudrait recourir aux « archives papier » conservées aux archives départementales et communales.

A l’époque, pouvoir faire boire ses bestiaux au lac Trouble était certainement plus important que de posséder des pierriers incultes s’élevant à plus de 3000 m d’altitude.

Mais aujourd’hui, outre le fait que grâce à cela Réotier dispose de l’un des plus beaux dénivelés communaux des Hautes-Alpes (de 876 à 3156 m cela représente tout de même 2300 m de dénivelé, soit l’équivalent de 7,5 Tour Eiffel) ainsi que tous les étages de végétation depuis les vignes jusqu’aux névés (même si le dernier névé pérenne à proximité du sommet se trouve à quelques mètres sur la commune de Champcella et s’il est en train de fondre sous l’effet du réchauffement climatique), la montagne de Vautisse est devenue un but de randonnée prisé, car elle permet d’atteindre relativement facilement un « 3000 » et offre un panorama grandiose à 360°.

Peut-on aujourd’hui imaginer Réotier sans Vautisse ? Non, mais ce fut pourtant le cas pratiquement jusqu’à la fin de l’épopée napoléonienne. Reste à savoir si cette non-appartenance fut une vérité inscrite dans la longue durée ou simplement une éclipse.

Vautisse absente de Réotier, mais aussi Vautisse absente de tous nos documents : pas une seule fois ce toponyme n’est évoqué au cours des opérations de délimitation.

C’est pourquoi il nous faut maintenant relancer la machine, partir à la recherche du nom de Vautisse, occasion d’apprendre de la civilisation montagnarde comment elle percevait ses montagnes. Après le sujet des limites, c’est notre second questionnement global.

 

  1. Quand Vautisse ne s’appelle pas Vautisse

 

Origine géographique et migration du toponyme Vautisse

Ainsi donc, dans aucun des documents cités nous n’avons trouvé le nom de Vautisse, il n’est bien question au début du XIXème siècle que de Rougnoux, du sommet de Rougnoux, qu’il soit orthographié Rounious ou combiné d’une autre façon. Le col éponyme semble même voler la vedette au sommet.

Cependant, en consultant le PV de délimitation de la commune de Freissinières (3 P 36, p 49), daté du 8 octobre 1827, à l’article de Champcella, nous lisons ceci :

« … De ce point, la ligne séparative suit la direction d’une crête de montagne aux eaux pendantes passant par le col de Valhaute ; par la montagne de Rougnoux et allant aboutir à la Tête de Roche Claire ; de la Tête de Roche Claire la ligne de démarcation est formée par une autre crête, en descendant »…

Dans cette description progressant d’est en ouest passant en amont des alpages de Tramouillon et se dirigeant vers Vautisse, apparaît un nouveau toponyme : « Roche Claire ».

Le fil de la délimitation continue dans les alpages longtemps contestés de Val-Haute et revient vers notre sommet : « … et ensuite aux eaux pendantes la crête qui sépare la montagne de Falavel de celle de Valhaute jusqu’au sommet du Haut Rougnoux, point qui sert de séparation aux territoires de Champcella, Châteauroux et Freyssinières. Et nous avons clos cette partie de notre procès-verbal »…

Pour les habitants de Freissinières (et ceux de Champcella), notre point culminant porte donc le nom de Haut-Rougnoux, ce qui le distingue des autres hauteurs, ce qui le fait probablement reconnaître comme plus élevé que les autres, mais cela reste de la même famille toponymique. Quant à la Tête de Roche Claire, situé quelque part sur la frontière des deux communes, ce n’est pas forcément un sommet isolé, je l’identifie comme un avant-sommet de Vautisse sur le versant nord, nous verrons où sur une carte actuelle.

En fait il faut reprendre cette description en entier -ou quasiment- pour voir apparaître l’ombre de Vautisse. La voici :

« … De ce point, la ligne séparative suit la direction d’une crête de montagne aux eaux pendantes passant par le col de Valhaute ; par la montagne de Rougnoux et allant aboutir à la Tête de Roche Claire ; de la Tête de Roche Claire la ligne de démarcation est formée par une autre crête, en descendant, jusqu’à la pointe du rocher appelé Hautisse où prend son origine un petit ravin portant le même nom, qu’elle suit jusqu’à sa rencontre avec le torrent de Cellar ; elle remonte ensuite ledit torrent jusqu’au-dessus des Barraques de Valhaute ; et de là, la ligne séparative est formée par une droite partant dudit torrent, traversant les prés de la montagne de Val-haute »…

… « et ensuite aux eaux pendantes la crête qui sépare la montagne de Falavel de celle de Valhaute jusqu’au sommet du Haut Rougnoux, point qui sert de séparation aux territoires de Champcella, Châteauroux et Freyssinières. Et nous avons clos cette partie de notre procès-verbal »…

Suite à des contestations dans un autre secteur géographique, une nouvelle version est rédigée en 1831 : « … De ce point, la ligne séparative est formée par une crête, eaux pendantes, passant au col de Val-haute, suivant la montagne de Rougnoux et allant aboutir au sommet de Roche Claire ; de ce point, elle est formée par une autre crête, toujours eaux pendantes, allant se terminer à un rocher connu sous le nom d’Hautisse, où prend son origine un petit ravin de même nom, qui forme la limite, en descendant jusqu’à sa jonction avec le torrent de Cellar ; elle remonte ensuite ledit torrent jusqu’au-dessus les Barraques de Valhaute et vis-à-vis une ligne droite qui y vient aboutir »…

Ce n’est pas encore tout-à-fait Vautisse, mais nous approchons. Voici un extrait agrandi du croquis correspondant.

Document n°19 : Hautisse

 

Ce document est assez confus, d’abord parce que la direction du nord est à l’envers. Pour se repérer dans cette complexité, nous avons en bas à droite notre « Haut-Rougnoux » et un peu plus haut la « Tête de Roche Claire ». De ce lieu part une ligne de crête faisant limite entre les deux communes et aboutissant rapidement au « Rocher d’Hautisse », puis en poursuivant au « Ravin d’Hautisse ». En regardant l’esquisse au crayon, on voit que le dessinateur a hésité entre « Hautesse » et « Hautisse ».

Consultons maintenant le plan définitif que réaliseront les géomètres, autrement dit le cadastre.

Document n°20 : Et Vautisse apparut !

 

Extrait de l’Atlas parcellaire de Champcella de 1834 (3 P 352) : on lit clairement « Ravin de Vautisse ».

Document n°21 : le ravin de Vautisse sur le cadastre de Freissinières

 

Atlas parcellaire de Freissinières de 1834 (3 P 600)

Il est ici question de « la Vautisse ». Revenons au présent actuel avec la dernière version de la carte IGN.

Document n°22 : le ravin de Vautisse de nos jours

 

Capture d’écran du site geoportail.gouv.fr, onglet carte topographique, idem pour les suivantes

Deux cents ans après, on a toujours ce ravin portant un nom identique, et en amont, là où il prend son origine, la montagne avec le même nom relevé dans les opérations de délimitation, même s’il n’est plus marqué aujourd’hui, et pour cause. Elargissons la vue.

 

Document n°23 : Vautisse et Vautisse

 

Voici donc ce qu’il y a pour nous derrière notre Vautisse et la crête de Rougnoux : de grandes profondeurs généralement abruptes jusqu’aux vastes alpages que se sont longtemps disputés nos voisins. Alpages coupés en deux par une très belle arête rocheuse descendant vers le nord / nord-est, à l’origine du terme Vautisse. Schéma explicatif.

Document n°24 : de Vautisse à Vautisse

 

La flèche rouge indique la migration du toponyme. D’un sommet à l’autre il y a moins de 2 km, 1,85 exactement.

Lorsqu’on arrive par la porte qui s’ouvre sur les alpages de Valhaute, on a en plein en face de nous ce sommet aujourd’hui banalement dénommé « Tête des Lauzières » (2680 m), puis dans le même axe et le prolongement de sa crête vive la vue accroche de suite Vautisse. C’est d’ailleurs au contact de cette arête et de la crête de Rougnoux que se trouve la Tête de Roche Claire, de peu inférieure à 3100 m, marquant une nette rupture de pente (cachée ici par le triangle de la flèche).

Mais pourquoi cette migration et de quand date-t-elle ? Repartons de notre présent, c’est-à-dire de la carte précédente et remontons le temps.

La consultation du site remonterletemps.ign.fr dans son application comparer / SCAN50 Historique de 1950 donne à voir la carte IGN de 1958, et celle-ci fournit bien les repères toponymiques d’aujourd’hui.

 

Document n°25 : Vautisse et son secteur en 1958

 

Avec ses deux figurés juxtaposés, aux équidistances différentes, l’image cartographique de Vautisse qui nous est familière, datant déjà d’une soixantaine d’années. Remontons plus avant encore dans le temps.

Document n°26 : Vautisse et son secteur en 1932

 

Scan de la carte de l’état-major au 1/20 000ème, 1932, collection personnelle

 

Le scan est flou mais en zoomant on discerne en haut de l’image le « ravin de Vautisse ». Les levés sont de 1931, et Vautisse (« la Tête de Vautisse ») s’affiche fièrement comme une pyramide triangulaire à l’altitude plus que précise de 3156,0 m !

Poursuivons notre remontée dans le temps.

Document n°27 : Et Vautisse fut !

 

Capture d’écran du site remonterletemps.ign.fr, application comparer / carte de l’état-major (1820-1866), idem pour les suivantes

Voici donc la représentation la plus ancienne dont je dispose mettant Vautisse à sa place actuelle. A l’échelle de 1/40 000ème, elle est comprise sur la feuille de Gap (n°200), qui est datée de 1866. 1866, c’est la date de la publication, les levés sont bien antérieurs. Par exemple la feuille de Briançon, commercialisée en 1866, a eu ses levés sur le terrain effectués en 1853. Vautisse est mesurée, probablement pour la première fois, avec une altitude donnée pour 3162 m.

La dénomination du sommet se trouvant au fond de notre territoire communal est donc l’œuvre des militaires, sous le règne de Napoléon III. La représentation du relief, à base de hachures, aux falaises et rochers dessinés, procure un effet réaliste, complémentaire aux informations cadastrales. Quoique comportant quelques erreurs de détail, à première vue elle est particulièrement réussie dans son ensemble.

Document n°28 : pour comparaison

 

Une comparaison flatteuse pour les géographes militaires, avec un bémol : le torrent d’Aristol ne prend pas sa source au piémont même de la nouvelle Vautisse.

Le sommet indiqué par un petit cercle se trouve sous le i du mot Vautisse. La rencontre de la crête actuelle est-ouest de Rougnoux et de celle montant depuis l’ancien sommet de Vautisse est bien marquée. Elles se rejoignent au point que les habitants de Freissinières et de Champcella dénommaient Roche Claire à l’époque. Roche Claire qui sur cette carte a également migré, plus à l’ouest, et qui est devenu sur la carte de 1958 le « Pic de Rochelaire », appellation qui lui est restée depuis.

Première carte précise et mise à la disposition du public depuis celle de Cassini, elle va avoir des incidences importantes. Contrairement au cadastre dont l’usage ne sera qu’administratif et purement local, cette figuration de notre contrée aura une large diffusion publique : nos montagnes vont gagner en notoriété et comme leurs voisines s’ouvrir au monde.

Profitons de l’avoir sous la main, pour donner une idée de la représentation par cette carte de toute la commune de Réotier, sans trop nous y attarder.

 

Document n°29 : Réotier sur la carte de l’état-major

 

Même avec un traitement numérique pour l’éclaircir, la carte d’état-major demeure sévère et d’une grande confusion, d’une part parce qu’elle est généralement sombre du fait du choix de la figuration du relief par des hachures (ce qui rend difficile la lecture des noms de lieux écrits en noir sur du brun), d’autre part parce que les informations mentionnées, en trop grand nombre, se chevauchent les unes les autres.

En donnant un coup d’œil d’ensemble, on distingue cependant bien deux entités, celle des hauteurs quasiment sans toponymes ni chemins, et celle saturée de la partie « utile » : l’adret, Truchet et jusqu’au Villard.

Voilà donc ci-dessous ce qu’il ne faut pas faire lorsqu’on est cartographe.

Document n°30 : un ratage cartographique

 

Rendu de la carte une fois qu’elle a été éclaircie, c’est-à-dire modifiée au niveau de la luminosité, de la netteté et des contrastes.

Hachures et figuration dessinée du relief très pentu, contour de certains ensembles de parcelles, forte densité des chemins publics et noms de hameaux les uns sur les autres, forment un maquis géographique inextricable. Où est indiqué le toponyme des Sagnes ?

Aux données de base connues par le cadastre établi une vingtaine d’années plus tôt, ont été ajoutées les altitudes, qui ici amplifient la confusion. Le souci d’exhaustivité, la surabondance d’informations se marie quelquefois mal avec la clarté et la compréhension d’une carte, ce qui est quand même l’objectif n°1 de l’usager. Ou comme l’on dit aujourd’hui, trop d’information tue l’information.

Document n°31 : un territoire enrichi de cotes d’altitude

 

Capture d’écran du site geoportail.gouv.fr, onglets Esri Word Topografic Map et limites administratives

Pour poursuivre et terminer ce petit aparté avec la carte de l’état-major, qui apporte une vision des techniques cartographiques et une certaine réalité de notre territoire au milieu du XIXème siècle, j’en ai exfiltré les altitudes en essayant de localiser sur ce fond de carte les points mesurés. Mesurés depuis où et par qui d’ailleurs ?

Les mesures offrent une couverture régulière et complète de l’espace des Roteirolles, et la carte de l’état-major dispose d’un cartouche qui précise quelques « positions géographiques… déduites des opérations géodésiques » avec leurs noms, latitude et longitude, et pour ce qui nous intéresse leurs « hauteurs au-dessus de la mer ».

Nous relevons ainsi « Foran signal » à 2463,1 m, « Pinfol signal » à 2646,7 m et « Réotier Clocher » à 1191,7 m.

S’il y a un « Roche Claire signal », on ne trouve pas de Vautisse, occasion de plus pour revenir à Rougnoux, à travers le document plus ancien de 1812.

Document n°32 : les montagnes de Rougnoux

Capture d’écran du site archives.hautes-alpes.fr

 

Document que nous avons déjà étudié, mais pas sous l’angle présent.

Ce qui nous importe cette fois-ci, c’est la mention inscrite sous la crête séparant les communes de Freissinières et de Châteauroux. Sous ces ondulations donc, on peut lire : « montagnes dites de Rougnious », lesquelles débutent côté ouest à la « Cime des Blanches de Distroit ». Et si l’on se rappelle que cette continuité montagneuse se poursuite à l’est après notre propre Rougnoux, voici ce qu’on peut établir.

Document n°33 : la chaîne de Rougnoux

 

Capture d’écran du site geoportail.gouv.fr, onglet carte topographique

 

J’ai tracé ici les diverses continuités des crêtes portant le nom de Rougnoux sur les documents de 1812 et 1827.

De la première hauteur proche du col des Terres Blanches (par lequel on passe de la vallée de Freissinières au Champsaur côté Prapic), c’est-à-dire tout à l’ouest, jusqu’au col de Val-Haute dominant les alpages de Tramouillon, c’est-à-dire tout à l’est, en passant bien sûr par Vautisse (ancien Haut-Rougnoux), un réseau continu de crêtes pratiquement jamais inférieures à 2800 m et portant le nom de Rougnoux s’étire sur près de 8 km.

D’après les documents étudiés, c’est cela que voyaient d’abord les gens de la civilisation montagnarde : un enchainement de crêtes et de sommets leur barrant l’horizon et délimitant bien souvent leur monde, avant même le nom particulier de tel ou tel sommet. Et encore à l’ouest du col des Terres Blanches, la carte IGN actuelle indique une « Pointe des Rougnous », un quartier des Rougnous et hors cadre mais tout près de là, un « lac des Rougnous ». Quant à la « Crête de Rougnoux » actuelle, dans le prolongement oriental de Vautisse, ce n’est plus qu’une appellation résiduelle d’un tout qui fut donc bien plus vaste.

Pierre Chouvet (Noms de lieux du Pays Guillestrin) nous dit que « rougnoux » signifie littéralement galeux, et il en tire le sens de « rogné, raclé, grignoté ». Le dictionnaire dont nous avons parlé traduit « rougnous » par « rogneux, galeux, rugueux, raboteux ». Cela renvoie à l’aspect torturé et érodé de la roche, à sa réalité physique, à l’évolution de sa matière suite aux phénomènes d’érosion.

 

En résumé, nous aboutissons au schéma général suivant. Les Roteirolles et leurs voisins contemporains de Napoléon Ier, et probablement leurs ancêtres, définissaient la chaîne de montagnes qui nous intéresse sous le label global de Rougnous. Côté vallée de Freissinières notre sommet a pu s’appeler le Haut-Rougnoux, tandis que la première feuille cadastrale de la section du Villard désigne ses dernières pentes simplement par le terme « Rougnoux ».

Cela aurait pu durer longtemps, mais l’Etat français par l’intermédiaire de ses militaires est venu cartographier la région sous Napoléon III, attribuant au Haut-Rougnoux le nom de Vautisse, emprunté à une crête proche moins élevée et plus septentrionale, mais certainement plus physiquement présente lorsqu’on est à son pied. De là, nom cartographié, imprimé et transmis officiellement, qui lui est resté depuis. L’appellation officielle a pris le pas sur la vieille dénomination usuelle.

Je pourrais ajouter que certains Roteirolles sont membres d’une association portant le nom du « Grand Serre » car disent-ils, c’est le nom du point le plus élevé de la montagne et donc de Vautisse.

Si ce schéma général ne peut être contesté à la lumière de nos sources documentaires, en histoire rien n’est jamais simple ni définitif, et en voici la preuve.

Document n°34 : Vautisse sur la carte de Cassini ?

 

Capture d’écran du site remonterletemps.ign.fr, application comparer / carte de Cassini (XVIIIème siècle), idem pour la suivante.

 

Voici donc la célèbre carte de Cassini, qui, historiquement est la première cartographie précise et surtout complète du royaume de France. Pour notre région la date des relevés s’étend de 1772 à 1777, ce qui coïncide grosso modo avec les premières années du règne de Louis XVI. Nous sommes déjà à pratiquement deux cent cinquante années de notre présent.

Les bois sont en vert foncé, les alpages en vert clair et les montagnes en brun.

Alors que reconnaît-on ? Je l’ai renseignée dans la mesure du possible ci-dessous.

Document n°35 : la première représentation de Vautisse

 

Carte orientée au nord. D’abord les repères avec en bleu les torrents :

– en 1 le torrent de Tramouillon

– en 2 le torrent de Bouffard

– en 3 le torrent du Couleau

– en 4 le torrent d’Aristol

– en 5 le torrent de Vallon Cros

– en 6 le torrent du Cellar.

En orangé, voici :

– en 1 le col de Val-Haute

– en 2 les alpages de l’Alp

– en 3 le col de Rougnoux

– en 4 les alpages de Val-Haute

Et en jaune les principales crêtes.

Ce qui peut nous déconcerter ici c’est qu’il n’y a pas de continuité entre le groupe Fouran / Pinfol et la crête des Prenetz.

Deux sommets sont nommés : « montagne de Rocheclaire » et « Volis montagne ». Rocheclaire est plus au sud que Volis (qu’on peut rapprocher du terme Vautisse, il ne manque que la barre du t). Ainsi, mais sous toutes réserves, le point culminant de notre commune serait ici appelé Rocheclaire, et ce qui sera indiqué un demi-siècle plus tard par les habitants et les géomètres Roche Claire, est ici désigné sous le nom de Vautisse. Vu le peu d’exactitude géographique, s’avancer davantage serait bien téméraire. Retenons qu’à la fin de l’Ancien régime deux sommets proches (distants l’un de l’autre de moins de 300 m) sont repérés et appelés par leur nom dans notre secteur.

Le terme Rougnoux est par contre absent.

Comme pour la carte d’état-major, profitons que nous avons la carte de Cassini sous la main pour en donner un aperçu pour la totalité du territoire de Réotier.

Document n°36 : Réotier sur la carte de Cassini

 

Capture d’écran du site gallica.bnf.fr

 

La bande verticale sur la gauche rappelle que la carte de Cassini est un assemblage de cartes elles-mêmes assemblées, la carte de Briançon portant le n°151.

Dessin agréable et apaisant relativement à celui de l’état-major qui sera fourni presqu’un siècle plus tard, mais représentation du relief fort aléatoire…

Pour en revenir au site remonterletemps.ign.fr, la carte de Cassini apparaît donc comme un terminus, la fin d’un voyage dans le temps qui nous a fait parcourir bien des étapes et comparer divers points de vue sur une même réalité de montagne.

Un terminus pour le « grand public » de toutes les communes de France, qui en matière de cartographie historique dispose généralement et successivement de la carte IGN actuelle et de ses versions antérieures, de celle de l’état-major établie au XIXème siècle, du cadastre napoléonien et de la carte de Cassini de la fin du XVIIIème siècle, après laquelle il ne peut plus s’enfoncer dans le temps. A deux-cent cinquante années de notre présent, le train de l’histoire ne va pas plus loin, nous sommes apparemment en bout de ligne.

Mais qu’en est-il de la cartographie avant Cassini ? N’a-t-on pas dessiné, décrit, cartographié notre région, et en particulier le territoire qui nous est cher avant Cassini ? C’est ce que nous allons voir maintenant.

 

Acte 2. S’enfoncer dans le temps : le territoire aux XVII et XVIIIème siècles

  1. Les militaires cartographient Réotier vers 1750

J’ai la chance de posséder le livre de Jacques Mille et André Chatelon intitulé « Les Hautes-Alpes. Cartes géographiques anciennes (XVème siècle-mi XIXème siècle) » paru en 2011, qui relate l’évolution cartographique de notre région durant ces quelques siècles.

Au départ l’homme ne produit guère que des cartes générales, et pour les Alpes l’important ce sont les voies de passage, les itinéraires dans les vallées avec leurs chapelets de villages et de hameaux. La matérialisation d’un pont, comme celui de Saint-Clément, est plus importante pour le voyageur que l’indication d’une montagne qu’on ne nomme même pas. Celles-ci ne sont pas cartographiées, le dessinateur les représentant simplement comme des taupinières identiques les unes aux autres, remplissant ainsi à bon coût sa feuille.

Le premier cartographe remarquable pour notre région s’appelle Jean de Beins (1577-1651). C’est d’ailleurs le premier à figurer Réotier sur une carte et à le représenter sur son rocher (1607). Il commence à croquer quelques montagnes de manière non standardisée et à fournir de rares noms. A ceci près, il y a quatre siècles, la représentation cartographique individualisée de montagne n’existe tout simplement pas. L’espace entre Haute-Durance et Haut-Champsaur, autrement dit le sud du massif des Ecrins, reste terra incognita. Son emplacement vide est d’ailleurs utilisé pour marquer en gros le nom de la province.

Dans cet univers qui ne progresse pas, où les cartographes se recopient les uns les autres jusqu’à plus soif, la seule nouveauté c’est la création de la place-forte de Mont-Dauphin, puis son indication sur carte au début du XVIIIème siècle. La nécessité stratégique amène un souci de géographie descriptive plus fort qu’ailleurs, et c’est notre chance.

En 1707 Guillaume Delisle indique sur sa « Carte du Piémont et du Montferrat » le « Mont de Foran », trace et nomme le Couleau et ajoute un toponyme fantaisiste près de sa source, le « Mont Saint-Clément ». Deux autres affluents anonymes en rive droite de la Durance sont représentés, l’un passant à « Cabuste » (ancien nom de Saint-Thomas), l’autre à « Tremoulon » (Tramouillon). Bref, quelques jalons plus ou moins exacts sont posés.

Le progrès cartographique va venir des militaires. La carte est un élément stratégique de premier ordre, et les réalisations cartographiées vont rester secrètes, uniquement entre leurs mains. Pour le public lettré et argenté, il n’y aura que Cassini.

Jacques Mille s’enthousiasme littéralement du progrès effectué au milieu du XVIIIème avec la carte de Bourcet (Pierre-Joseph de Bourcet, 1700-1780).

On retrouve celle-ci sur le site bibliothèque-dauphinoise.com., site animé par Jean-Marc Barféty. En voici le nom complet : « Carte géométrique du Haut-Dauphiné et de la frontière ultérieure, levée par ordre du Roi, sous la direction de M. de Bourcet maréchal de camp, par MM. les Ingénieurs ordinaires et par les Ingénieurs Géographes de Sa Majesté pendant les années 1749 jusqu’en 1754, dressée par le sieur Villaret, Capitaine Ingénieur Géographe du Roi ». Pour faire simple, nous dirons 1750, une génération avant Cassini.

J’ai téléchargé le secteur qui nous concerne, soit une partie de la planche 6. Mais profitons de l’aubaine en commençant par décrire ce qu’elle nous dit du territoire de Réotier dans son ensemble.

Document n°37 : Réotier représenté sur carte vers 1750

 

Capture d’écran du site bibliothèque-dauphinoise.com, idem pour la suivante

 

Bel effet d’ensemble, que c’est puissant et vigoureux ! C’est même franchement tourmenté ! Relativement à la carte de Cassini, son réalisme saute aux yeux.

Réotier est orthographié Rottier et se trouve en bas à droite. La vallée du Couleau, en bas à gauche, se visualise très bien comme l’ensemble des crêtes des Prénetz et de Pinfol. La vallée de la Durance, de Saint-Crépin à Saint-Clément, est elle aussi évidente. Ceci dit, la délimitation de notre commune est nécessaire pour y voir plus clair, d’autant plus que les toponymes sont systématiquement mal orthographiés.

 

Document n°38 : Réotier et ses limites actuelles sur la carte de 1750

 

J’ai surligné en rouge la délimitation actuelle de notre commune sur la carte de 1750 à partir du relief figuré.

Vautisse se trouve à la rencontre des deux crêtes sombres fortement marquées dans l’angle en haut à gauche, qui ferment littéralement l’espace en aval, et la délimitation avec Saint-Clément est facile, puisqu’il suffit de suivre la crête qui nous sépare du vallon du Couleau jusqu’à Fouran, puis de prendre le torrent de Pinfol, sans oublier une fois les pentes devenues moins raides de le quitter et de passer par la Pierre Carrée. Ensuite la remontée au milieu du lit de la Durance jusqu’à son confluent avec le torrent de Saint-Thomas ne pose pas de problème. Une bonne moitié du tracé / trajet est déjà fait.

A l’entrée aval des gorges du torrent, on bifurque sur l’épaulement conduisant vers les Casses Blanches puis au bois des Fonds du Sap, on redescend un peu vers le torrent de Bouffard, on passe en limite inférieure d’alpage puis on monte sur Pra Petit et de là au sommet de Roche Charnière. Crête de la Selle, secteur du lac Trouble par lequel on rattrape le torrent de Feyssoles qu’on remonte un peu et on file droit jusqu’en haut de Vautisse, et le tour est joué.

Toute la puissance du relief de Réotier est marquée par une succession alternée de combes et de crêtes, ce qui constitue à la fois son point fort et ses limites descriptives.

Du sud au nord on reconnaît ainsi les torrents de Pinfol et la Grand Combe. Ensuite on passe le replat de Réotier nommément désigné et on se retrouve à l’ubac. Torrent de Saint-Thomas qui débute plus haut dans le « vallon de l’Alpe », séparation des Grands Prés et plus haut du secteur de la croix des Résinières, vallon de Bouffard et plus haut de la Selle (indiqué à tort comme la « Combe de Faissores » = Feyssoles), crête de Roche Charnière dénommée « Roche de Paire », arrivée dans le haut vallon de la Selle aux alentours du lac Trouble et fin de la commune en pointe.

Le reproche qu’on pourrait faire à l’encontre des choix du dessinateur c’est qu’il manque pour notre bonheur les espaces qui ne suivent pas la logique première de descente du haut de la montagne vers le lit de la Durance.

Il manque les pentes hors de cet axe principal, plateaux, plans inclinés et autres replats comme les alpages de l’Alp ou les Grands Prés voire le secteur de Truchet, même s’il y a un essai de représentation de la douceur du relief par des terrasses comme en aval des Casses. Mais ne chipotons pas, quel bonheur, quelle étrangeté d’avoir cette représentation sous les yeux !

Hormis cela, deux sommets sont désignés : « Roche de Rougnious » sur la crête des Prénetz et dans la continuité la « Pointe de Faraud » = Fouran. On trouve d’ailleurs indiqué la « Croix de Faraud » en italique. Sinon, on relève encore les toponymes de « les Clots » au niveau du ravin du Clot, de « Aubréa » plus bas, et au versant à l’adret, des Casses et de l’église Saint-Pancrace.

 

Document n°39 : les indications sur la carte de 1750

 

Capture d’écran du site geoportail.ign.fr, onglets Esri World Topographic Map et limites administratives

A partir de nos limites et d’un fond de carte actuel, j’ai reporté les informations piochées sur la carte de 1750. Orographie (sommets et creux) et hydrographie (tracé et noms), habitat mentionné et chemin dessiné de ce que j’appelle la voie de ceinture, reliant Saint-Clément à Chanteloube et au pont de Saint-Crépin en passant par Saint-Pancrace. Bien moins de lieux ayant des constructions que la carte de Cassini, mais un rendu plus satisfaisant.

Document n°40 : la Roche de Réotier

 

Capture d’écran du site bibliothèque-dauphinoise.com

J’ai repris la carte Bourcet de 1750 et l’ai recentrée cette fois-ci sur Vautisse.

Au nord, coulant d’ouest en est la Biaysse qui récupère les eaux de la vallée de Freissinières. Si à l’est on retrouve des toponymes connus (Tête de Gaulent, Val-Haute, col de Tramouillon), la surprise vient pour Vautisse avec cette appellation « Roche de Rottier ». Est-ce à dire qu’il y a près de trois-cents ans Vautisse appartenait à notre commune ? Qu’il y a eu des allers-retours dans l’attribution du sol montagnard en ces lieux ? Ou étaient-ce les habitants de Freissinières qui désignaient ainsi le sommet en référence au terroir qu’il y avait de l’autre côté de leur horizon ?

Une nouvelle fois les cartes sont rebattues. Si le vocable Vautisse n’apparaît pas, comme d’ailleurs les Prénetz remplacé par Rougnious, si Rocheclaire est ici nommé « Roche Clare », les informations ci-dessus sont autant d’interrogations et questionnent sur l’appellation choisie en fonction de l’émetteur.

Jacques Mille poursuit en présentant de nouveaux travaux cartographiques intéressant les Alpes, ceux exécutés sous la conduite de Le Michaud d’Arçon (1733-1800), réalisés un quart de siècle plus tard, de 1775 à 1779. Cependant, là où comme chez nous les équipes de Bourcet étaient passées, ce ne sont pas de nouveaux relevés mais simplement un nouveau rendu que nous pouvons admirer. Cette carte est donc tributaire, l’obligée de la précédente.

Je dois ajouter que cela n’est toutefois possible qu’en consultant l’ouvrage de Mille tirant lui-même la carte de la Cartothèque de l’IGN, car je n’ai pas trouvé de numérisation sur internet.

 

Document n°41 : Réotier sur la carte de Le Michaud D’Arçon (vers 1775)

 

Numérisation d’un extrait de la page 143 du livre de Jacques Mille, les Hautes-Alpes, cartes géographiques anciennes, idem pour la suivante

 

Je présente ce document flou, où Mont Dauphin est inscrit en capitales tout à droite, juste pour donner une idée de sa réalité, de ses couleurs généralement bistre ou brun clair, et grise pour la représentation du relief rocheux ainsi que des à-pics. La crête nord-ouest / sud-est nous séparant du vallon du Couleau ainsi que celle ouest / est nous distinguant de la vallée de Freissinières et leurs pentes s’écoulant jusqu’à la Durance, c’est un peu le nid de Réotier.

Document n°42 : La carte de Réotier vers 1775 et ses toponymes

 

J’ai donné ici un éclairage particulier au document, dont le rendu peut faire croire qu’on survole à haute altitude la zone recouverte d’un très léger voile de brume.

Même avec une loupe, il est quasiment impossible de lire les plus petits noms de lieu sur la reproduction de Jacques Mille, et je les fournis ici sous toutes réserves. Leur intérêt c’est d’être plus nombreux que sur la carte de Bourcet. Cependant le Cros et Bouffard sont absents, les Moulinets regroupent tout l’habitat du secteur. En parlant d’habitat, les maisons sont généralement marquées ainsi que les chemins, quelques bois aussi.

Pour tout dire, ce que j’aurais aimé savoir, c’est comment on obtient une carte comme celle-ci.

Comment est effectuée la triangulation pour obtenir distances et donc surfaces correctes, non pas au niveau du principe mathématique mais sur le terrain, et surtout comment on fait les relevés : qui se rend sur le terrain pour repérer les éléments du relief, les torrents, le couvert végétal, le réseau des chemins et le bâti, qui questionne pour savoir les noms des lieux et jusqu’à quelle altitude montent les ingénieurs ou leurs aides. Toutes ces questions -j’ai déjà quelques idées là-dessus-, ça pourra faire l’objet d’une autre recherche.

Le sujet qu’il y a derrière la réalisation technique, c’est celui du partage du territoire, du lien entre les militaires et la population locale à l’occasion du travail de cartographie.

Même dans l’hypothèse où ils ne demeurent pas longtemps sur place, ces techniciens sont, hors invasions, probablement les premiers étrangers à arpenter l’espace de Réotier : ceux qui travaillent pour Bourcet, ceux qui amènent les informations à Le Michaud d’Arçon et ceux qui oeuvrent au service de Cassini. Comment sont-ils reçus et perçus par la population ?

Et quoique ce ne soit pas d’une importance primordiale, je dirais que cette rencontre réitérée entre les officiers, techniciens et les autochtones est un tournant dans l’histoire de Réotier. Quant aux soldats de Mont-Dauphin, demeurent-ils dans la place-forte ou viennent-ils à manœuvrer dans le Guillestrois ? Les Roteirolles, bien qu’isolés par l’absence d’un pont en amont du confluent avec le Guil, bénéficient-ils de retombées de la construction des fortifications puis du développement d’une petite ville à leurs portes ?

Quoi qu’il en soit, il y a trois siècles de cela, l’invasion et la razzia de notre contrée en 1692 par les troupes de la famille de Savoie et ses alliés, la venue de Vauban l’année suivante, son choix d’édifier une place-forte sur un rocher en face du leur, bref cette rencontre générale ente le local et la monarchie française, a peut-être bien changé quelque chose dans la vie et l’esprit des Roteirolles.

 

  1. 1700. Un Réotier baroque sur la carte du Mont-Dauphin

C’est à l’occasion d’une recherche sur internet, en allant sur gallica.bnf.fr et en ayant choisi la thématique « cartes » puis « Mont Dauphin » que je suis tombé sur un ensemble documentaire un peu secret intitulé « Cartes des environs de plusieurs places [entre les Alpes et la Méditerranée et sur les côtes de la Méditerranée et de la Manche] » daté de 1700. Cent-vingt documents provenant du département Cartes et plans de la Bibliothèque nationale de France, parmi lesquels une « CARTE DES ENVIRONS DU MONT-DAUPHIN » qui a immédiatement attiré mon regard par sa beauté et le foisonnement baroque de ses informations. Mais en choisissant « carte du Mont-Dauphin », l’accès est plus direct.

 

Document n°43 : la carte des environs du Mont-Dauphin

 

Capture d’écran du site gallica.bnf.fr, idem pour les suivantes

 

Cette carte, qui date tout de même de Louis XIV (le Roi-Soleil a encore quinze années de règne devant lui), est tout à fait réussie parce qu’étant centrée sur Mont-Dauphin, elle est pile-poil sur le cœur du Guillestrois, ce qui sépare trois voire quatre ensembles montagneux à la périphérie de la cuvette du confluent Guil / Durance : à gauche les montagnes de Réotier, en haut à droite celles d’Eygliers et plus en bas celles de Risoul. La géométrie est parfaite, et elle est très visible par le contraste des tons verts et ombrés des massifs boisés qui s’opposent aux teintes plus claires des environs immédiats de Mont-Dauphin.

Pour moi cette carte est précieuse parce qu’elle décrit une bonne part du territoire de Réotier. Date-t-elle effectivement de 1700 ?

La présence de la place-forte de Mont-Dauphin, dont le projet de construction est décidé en 1693 fixe bien sûr une limite haute à la datation. Les premières fortifications sont rapidement réalisées, l’agglomération plus lentement et on remarque le flou au sujet du bâti, comme si son relevé n’était que théorique. De plus la plupart des toponymes nouveaux qui apparaissent sur une autre carte, et propres au Guillestrois, celle de Delisle, ont pu être directement prélevés sur la nôtre, lui donnant ainsi une limite basse antérieure à 1707.

Ce plan peut donc vraiment dater des toutes premières années de la construction de Mont-Dauphin.

Document n°44 : la cartographie de Réotier en 1700

 

J’ai recentré la vue sur un bon quart nord-ouest de la région dessinée. Cette carte est jouissive parce qu’elle est bourrée d’informations, de détails et d’erreurs.

Elle s’approche d’une peinture, on dirait qu’elle a été faite pour des enfants. Les couleurs sont chaudes et joyeuses, le dessin naïf. Elle raconte le paysage, elle nous parle, c’est un récit. Elle a un côté rigolo et c’est pourquoi je dis qu’elle est baroque dans les deux sens du terme : elle appartient bien à cette période artistique, et elle correspond au sens figuré du terme que rappelle le Centre national de ressources textuelles et lexicales (cnrtl.fr), avec des synonymes tels que « bizarre, surprenant, burlesque, excentrique ».

N’étant pas en haute résolution, il va falloir l’observer quartier par quartier. Mais déjà, à cette échelle, qu’est-ce qui apparaît ?

Outre la très réussie rose des vents, c’est l’impression générale de ne pas être vraiment en montagne, et encore moins en haute montagne.

Certes il y a l’expression d’un relief, mais absolument pas vigoureux comme si elle décrivait un massif ancien, une région fort boisée de grosses collines assoupies où l’homme est quasi partout chez lui, avec un réseau développé de chemins et de hameaux. Une impression globale de placidité, de proximité et de territoire humanisé comme si l’on se trouvait par exemple dans le Morvan ou la Montagne Noire.

Où sont les crêtes étroites, les pics acérés, les falaises et autres à-pics vertigineux ? Nous sommes là aux antipodes des choix figuratifs de Bourcet. La succession des méandres des cours d’eau adjacents renvoie à des pentes douces, qui plus est sans cassure à leur arrivée au contact de la vallée principale, et les tons verts aux paysages des milieux océaniques, transcrivent des paysages qu’on aimerait découvrir et parcourir tout en sachant qu’ils sont plein d’imprévus mais finalement sans risque, quoique pourvus de quelques pentes plus raides.

Les tons et les figurés font penser aux cartes un peu laborieuses de géographie scolaire de la première moitié du XXème siècle. Il y a tant à regarder qu’on ne sait plus où donner de la tête, l’attention pouvant être attirée simultanément par une couleur, comme la teinte sable du bord de rivière, un figuré comme celui des vignes des coteaux qui la bordent, le jeu des tresses et des iscles, quelques toponymes à déchiffrer ou simplement en suivant minutieusement le cheminement d’une voie.

Cette technique cartographique a un côté onirique qui invite à l’évasion, à rêvasser, à se perdre dans ses pensées, à laisser son esprit vagabonder jusqu’à ce que la part d’enfant qui demeure en chaque adulte prenne le contrôle de notre esprit. Et l’on se plaît alors à cheminer le long de ces voies bien dessinées au milieu de ce paysage bonhomme où un enfant a tant à découvrir de la nature, en s’arrêtant et en contemplant tel endroit, voire en s’y prélassant.

Tout se prête à l’école buissonnière. Si l’on part de l’angle sud-est de la carte générale, on ne sera pas très loin de ce « Bois de la Pinse où sont les Faisands », on rencontrera le château de Vars, la communauté de « Skreins » (quelle orthographe fantastique pour Escreins !), on longera un vallon parsemé de moulins et de croix, on franchira le « Pont du Serre du Moulin », on passera à cet intrigant « Moulin à scier », on contemplera des « Vieux Fours à chaux », le tout pour déboucher sur une cité de Guillestre fortifiée, complètement entourée de ses remparts et reliée défensivement à son château protecteur assis sur sa butte.

En poursuivant la descente, tout en progressant dans un réseau dense de canaux d’arrosage, on élèvera le regard sur Mont-Dauphin et ses admirables formes hypergéométriques, irréelles, en cours de construction, détonnant dans ce territoire campagnard. Après la « Grande Maison » et la « Plâtrière » creusée dans le coteau, on franchira « Le méchant Pas [passage] de Marons » et tout en prenant garde au « méchant Pas de Saint-Clément » on considèrera en rive droite de la Durance ce « sable » ainsi commenté : « Dans la grande fonte des neiges l’eau couvre cet endroit et toutes les isles qui sont lavées de cette couleur ».

Malheureusement, c’est ici que finit le rêve et le réveil est brutal. En face du pont de Saint-Clément qui ne semble plus être debout qu’à moitié, l’agglomération de Saint-Clément n’est pas figurée par un attroupent de maisons comme ailleurs. Il n’y a ni ses rues, ni son église, seule sa haute tour est debout. Le reste a été anéanti quelques années auparavant. Le site wikipedia.org explique : « Le 1er août 1692, lors de l’invasion du duc de Savoie, un violent combat eut lieu au pont de Saint-Clément entre l’armée du duc et le régiment royal-irlandais qui dut céder. Lors de son retour, le duc fit sauter le pont et incendier le village ».

Où allèrent se réfugier ses habitants ? Qu’en fut-il de Réotier à deux pas de là ? Bonnes questions !

En tous cas, voilà la « Carte des environs du Mont-Dauphin ». Propre à nourrir notre imaginaire, elle nous invite à la promenade sur notre territoire, à sa découverte en le parcourant (certes avec un esprit critique) tel qu’il était il y a trois bons siècles, Louis XIV régnant. Et peut-être même qu’elle nous convie à un tout autre temps, celui du « long moyen âge », car une carte n’est pas seulement la photographie de l’année où elle a été dessinée, mais aussi le compte-rendu du travail des générations précédentes : elle décrit des structures territoriales, un héritage et ici une civilisation montagnarde.

 

Analyse du territoire.

Document n°45 : les limites de notre territoire sur la carte de 1700

 

Voici donc les limites de notre territoire telles qu’on peut les inscrire sur la carte, et telles qu’on les connait un siècle auparavant.

Evidemment la forme n’est pas tout à fait exacte et il y a des endroits comme au niveau de la jonction du torrent de Pinfol et de la croix de Fouran qui laissent à désirer. Mais globalement on voit qu’on a là une large partie de la commune. Seuls, la partie haute des alpages de l’Alp, l’espace en amont du lac Trouble et la partie sous Vautisse, sont hors cadre et donc absents de la figuration.

Il s’agit maintenant de visiter secteur par secteur notre commune.

Document n°46 : Saint-Thomas en 1700

 

Tous les extraits sont orientés avec le nord en haut de l’image, ici la Durance coule de haut en bas.

Ce qui attire le regard en premier ici, c’est naturellement la rivière et ses tresses, le labyrinthe sauvage qu’elles constituent. Une Durance qui n’est pas maîtrisée, qui divague et s’étale sur une largeur impressionnante, venant vraiment très près du piémont assez abrupt qui fait suite au cône de déjection du torrent de Saint-Thomas. L’homme n’a pas stabilisé le cours d’eau, à peine s’est-il protégé en élevant ponctuellement une petite digue pour préserver le chemin.

Le toponyme de Saint-Thomas ne prévaut pas, ici le groupe de maisons est dénommé Cabusse. La chapelle n’est pas nommée, mais elle est figurée, les édifices religieux ne sont pas colorés en rouge mais en bleu, c’est le premier bâtiment au sud avec la croix. Les cultures sont mal définies et peu marquées, et s’il y a un moulin à proximité il est rive gauche donc sur le territoire de Saint-Crépin, c’est le moulin des Eymards.

A gauche, un chemin s’élève à travers bois et dessert le hameau et la petite clairière de l’Aubrée.

Document n°47 : Saint-Thomas explicité en 1700

 

Pour que ce soit plus clair. Allons voir du côté du Cros.

Document n°48 : le Cros en 1700

 

Tout en haut, la partie très sombre fait la jonction avec la précédente portion sélectionnée.

Nous voyons surtout le confluent Guil / Durance avec un peu plus au sud en rive gauche les premières cultures du Plan de Phazy, et toujours la Durance large et composée d’une grande quantité d’îlots en gravier ou herbeux. Exagération du dessinateur ou copie conforme ? On repère bien le chemin venant de Saint-Thomas, pardon de Cabusse, et se dirigeant vers les Moulinets. En amont de celui-ci voici la petite agglomération du Cros dont les diverses parties la composant sont peu différenciées.

Trois éléments attirent notre attention.

A proximité immédiate et globalement au sud du hameau, en amont du chemin, le tracé et la mention d’une carrière : comme un front de taille et deux excavations au-devant.

Légèrement plus au sud, l’indication d’une source donnant naissance à un court filet d’eau se jetant dans la Durance, également sous le chemin de ceinture et en limite orientale du vignoble : c’est la Salce, appelée de nos jours la Fontaine pétrifiante.

Enfin, plus surprenant, la mention de « sources minérales » sous la partie du même chemin de ceinture qui évite les hameaux du Cros et qui rejoint la Durance au travers d’une sorte de marécage. Sources disparues ? A noter une autre sortie d’eau entre les deux sources marquées.

Document n°49 : le Cros explicité en 1700

 

Pour que ce soit plus clair. Allons voir du côté du versant à l’adret.

 

Document n°50 : autour des Moulinets en 1700

 

Cette portion du territoire de Réotier peut être analysée en deux parties.

 

D’abord au niveau de la Durance. Son cours est fort différent de celui que nous lui connaissons. Alors que plus en amont, disons au niveau de la Fontaine pétrifiante, il venait lécher voire éroder les premières pentes de la rive droite autrement dit notre territoire, à partir de la tête de l’Isclette il traverse toute la largeur de son lit majeur pour venir pratiquement frapper la falaise qui court derrière « la Mémoire » jusqu’à la casse proche du pont de Saint-Clément, ne laissant que peu de place à la grande route, qui est fort loin d’être rectiligne et qui cumule les « méchants pas ».

Entre cette Durance au plus près du côté inverse au nôtre et le nôtre se trouve un vaste no man’s land, plus herbeux en amont et de notre côté, plus sablonneux ailleurs. Le dessinateur rappelle à juste titre que lors des fontes des neiges cet ensemble peut plus ou moins complètement se retrouver sous l’eau.

Cet espace instable est d’autant plus sauvage que du côté Réotier il est séparé du piémont par un petit cours d’eau parallèle à la Durance alimenté par les torrents du Rialet et de la Grand Combe mais aussi par un bras secondaire de la rivière, sans être pour autant considéré comme une île à part entière. Cette amorce de « Plaine » est très partiellement cultivée sous les Moulinets et porte le nom de « Fredoche ». Impression globale d’une Durance débitant plus que de nos jours, plus puissante, plus incontrôlable.

 

Le second intérêt de cette portion c’est la partie basse de la cote de Réotier pratiquement entièrement plantée en vigne. Elle n’est pas dessinée en un versant d’une seule pièce, en une pente unique et régulière de haut en bas, mais faisant une sorte de replat intermédiaire où sont établis les hameaux. Le vignoble (traditionnellement indiqué par un pied de vigne qui s’enlace autour d’un piquet droit) se situe principalement entre la voie qui longe au plus près le bord de l’Isclette et le chemin de ceinture, dans les pentes les plus raides, mais parvient à monter plus haut.

Les hameaux sont repérables les uns par rapport aux autres, le torrent de la Combe comporte deux dérivations avec peut-être un moulin. Repérage.

 

Document n°51 : autour des Moulinets explicité en 1700

 

Il

y a certainement des variations au cours du temps dans l’importance relative des hameaux les uns par rapport aux autres, mais globalement on peut les retrouver, jusqu’au cabanon au milieu du vignoble du quartier de Rolland. Et cerclé de rouge, voici ce qui peut être un moulin hydraulique.

Document n°52 : l’habitat des confins méridionaux en 1700

 

Nous retrouvons là des données déjà connues : l’importance de la surface du lit majeur de la Durance qui vient ici réduire sa largeur, la poursuite de ce rétrécissement justifiant la présence du pont de Saint-Clément légèrement plus en aval, comme aussi l’omniprésence des vignes sur les coteaux les plus bas, vignoble qui se renforce autour de Saint-Pancrace et monte jusqu’au Goutail, puis se poursuit sur Saint-Clément. Etonnamment le ravin de Pinfol est dessiné à sec comme un simple ravin : oubli ou réalité ?

Saint-Pancrace est indiqué comme un bâtiment religieux qui n’est pas ruiné, et bénéficie d’une autre construction juste à son côté. Si les Casses disposent d’une croix sur leur rocher, on aurait pu s’attendre à un ensemble bâti plus vaste. A l’inverse Rabastelle est écrit « en plus gros » et Fontbonne paraît étendu. Beau réseau de voies publiques, parfois audacieux comme la liaison le Closse / Piéfol autrement dit le Clot / Pinfol.

Si certains rochers sont bien dessinés, cette partie du territoire respecte moins les distances par exemple entre les Casses et le Goutail, comme si plus éloignée de la place-forte elle avait été moins soignée.

Passons directement au secteur suivant.

 

Document n°53 : le cœur de Réotier en 1700

 

J’ai choisi ce découpage qui ne distingue pas le quartier central de l’Eglise du secteur de Truchet parce que le dessinateur a montré une continuité entre les deux.

 

Réotier orthographié « Réautier », habitat de la Bourgea avec son petit plateau en culture et un petit torrent en partant parallèle à la Grand Combe, formidable voie on ne peut plus sinueuse au-dessus des Sagnes et surtout, en rive gauche du Rialet, étonnant quartier de l’Eglise ! Le tracé du chemin du Lansoou, la croix de Bellourenq, une croix au couchant du presbytère, le presbytère, l’église paroissiale, une autre croix un peu en amont, le chemin montant entre l’église et la butte de l’ancien château, jusque-là tout baigne, paraît en ordre et correspond à ce qu’on connait. C’est après que ça se corse et que cela confère au fantastique pour nous habitants du XXIème siècle.

D’abord, si l’on s’en tient à leur position géographique, les maisons de la Grangette, habitat le plus proche de l’église, ne sont pas représentées, contrairement à celles plus en amont de la Combe.

Mais surtout voici la mention « Chateau » comme si le château-fort ou la tour, bref l’ensemble fortifié plus ou moins important qu’il y eut au moyen âge, était toujours une réalité en 1700. Réalité physique ou inscription dans l’esprit des gens ou encore simple réalité toponymique recouvrant une appellation courante ?

Ensuite le bâti représenté en rouge, l’espace important qu’il occupe et sa situation. Se repérer avant toute chose. Comment se rendait-on de l’église paroissiale aux maisons du Cros ? Deux itinéraires figurent, l’un assez direct qui rejoint le hameau en passant par le haut de la carrière, l’autre plus sinueux débutant au voisinage de la Combe, qui n’est pas représenté sur le cadastre de 1833 mais qui figure comme sentier sur la carte d’état-major de 1932. Le chemin direct est celui que nous connaissons, même s’il a pu être repris et rendu carrossable depuis l’église sur sa première centaine de mètres et au-delà en amont pour contourner par le levant la butte du château.

Nous avons donc nos repères, je les ai matérialisés ci-dessous sur un extrait agrandi.

Document n°54 : la question du quartier du Château en 1700

 

Forts de ces repères, nous pouvons distinguer deux espaces, celui de la butte du château et celui en aval du chemin se rendant au Cros.

 

Concernant la butte, trois maisons accrochées à celle-ci, exposées au sud voire au sud-est, sont représentées bordant l’amont du chemin, et au-dessus d’elles de simples traits rouges figurent des murs, une sorte de U se terminant à l’est par un tout petit cercle. Les ruines de la tour de l’ancien château-fort ? La visibilité est quelque peu brouillée par le bout du mot « Croix » dont le x fait un retour final assez prononcé.

En aval du chemin, le dessinateur a laissé un espace arrondi en clair pour mieux faire ressortir la représentation des constructions. D’après ce dessin, celles-ci s’organisent en trois rangées. D’abord en bordure de chemin, en vis-à-vis des trois premières constructions on repère un groupe assez long puis une maison isolée. Ensuite et face à cela, un habitat continu allongé sur une grande longueur, légèrement courbe comme s’il épousait le relief. Enfin, au-devant côté aval et parallèlement à cela, à nouveau trois maisons isolées au milieu de verdure, surplombant la falaise de Ville.

Ce dessin est-il fidèle à la réalité de 1700 ? Et pourquoi pas ! Sans suivre le détour ou la composition d’ensemble à la lettre (ce n’est pas une représentation cadastrale), l’auteur de la carte n’a aucune raison d’enjoliver ou d’exagérer la réalité, car il n’est pas porteur d’affect pour elle. S’il y a une subjectivité c’est bien la nôtre, celle de personnes qui découvrent avec étonnement cette double situation en 1700 : des ruines du château médiéval encore visibles et une sorte de village assez compact et important au sud de la butte féodale, village qui n’a rien à envier à la figuration de ceux de Saint-Crépin, d’Eygliers ou de Risoul sur la même carte, bien au contraire.

Village dont la présence renforce le caractère de chef-lieu de la commune. Nous voyons Ville, nous sommes bien là à Ville.

Revenons maintenant à l’extrait de carte précédent et remontons vers Truchet depuis la Combe.

Document n°55 : le secteur de Truchet en 1700

 

Pour comprendre cette carte, il faut savoir nous extraire de la vision qu’on a de Truchet avec l’automobile et qui ne nous donne qu’un seul point de vue.

Pour arriver à Truchet, écrit ici « Le Truchet » et composé de pas moins de quinze maisons, mais sans que Saint-Roch ne soit indiqué, on remonte le vallon le plus à droite, celui des sources du Rialet et l’on voit dans ce quartier, de part et d’autre de la croix de Bellourenq le long du chemin du Lansoou, la marque de constructions qui n’existent plus (ce n’est pas Chausset) mais qui assuraient une sorte de continuité avec les espaces plus en aval de la Combe, de l’Eglise et du Château.

L’itinéraire se poursuit alors avec deux branches assez parallèles : celle de gauche est le chemin le plus direct qui depuis les Lajards va desservir Saint-Roch puis les Guions et enfin Mikéou (marqué Lagier), celle de droite correspond à la prise d’arrosage descendant par Pra Bouchard et qui traverse actuellement une série de ruines.

Plus à gauche, au centre de l’image, c’est le chemin qui montant de l’adret de Réotier raccourcit sans passer par Truchet proprement dit pour rejoindre directement Mikéou puis le Villard, globalement repris par la route goudronnée.

Plus à gauche encore, derrière le petit serre figuré, c’est la voie qui par les Combes traverse le quartier des Imbertes, et de là atteint Mikéou ou par un autre cheminement plus en amont va se joindre par Manouel à la draye des Vaches.

Plutôt que tel ou tel détail, qu’on pourrait comparer à ce qu’il en est sur le plan cadastral de 1833, ce que je préfère retenir de tout ça, c’est l’impression de normalité du secteur dans le sens d’une succession de quartiers bâtis, habités, cultivés et bien desservis par un réseau de chemins, en relation avec l’aval (la Bourgea, l’Eglise) comme avec l’amont (le Villard).

Poursuivons notre visite plus en amont.

 

Document n°56 : du Clot au Villard en 1700

 

En haut de la carte ce sont les bois entre les Grands Prés et Bouffard, en bas on retrouve Lagier donc Mikéou.

La conclusion pour Truchet s’applique également ici : on ne peut qu’observer un réseau abondant de voies publiques, de l’habitat formant des hameaux, des cultures et des prairies entourées de forêts.

La grosse surprise, c’est bien évidemment la mention « les 4 Moulin » et leur dessin au fil de l’eau. D’une façon générale les prises d’arrosage ne sont pas indiquées et lorsqu’on en reconnait des tronçons elles sont dessinées de la même façon que les torrents, comme ici avec ces quatre moulins sur la prise de Beauregard. Ces moulins sont au niveau de la Basse Rua, j’ai redécouvert et nettoyé les deux premiers au printemps 2019. Leur présence en tant qu’équipement collectif lié à la mouture des céréales ajoute à cette normalité d’ensemble.

Repérage.

Document n°57 : le secteur du Villard explicité en 1700

 

Mis à part le fait que les noms génériques actuellement connus (et qu’on retrouve sur le cadastre de 1833) soient remplacés ici par des patronymes, que le Clot soit indiqué « le Cloitre », on retrouve tout le bâti existant cent ans plus tard, et si l’on veut chercher la petite bête c’est vrai qu’il faudrait ajouter le Pré du Bois ainsi que l’Adrech. Mais existent-ils à l’époque ? Ceci dit, il y a également « le Villars », alors que le torrent du Villard est appelé, hors cadre, le « Ruisseau des Eymards ».

Document n°58 : l’axe interne le Château / le Villard

J’ai effectué ce découpage pour montrer que l’homme de Réotier, en 1700, bénéficie d’un héritage : celui de la mise en valeur ancienne de la succession des replats glaciaires à mi-hauteur de la vallée de la Durance. De haut en bas le Villard, les Rua, Truchet et l’Eglise / le Château. Que cet ensemble est fort bien relié, intégré et qu’il constitue un axe fort représenté de manière homogène, une fois encore par quelqu’un d’extérieur à la contrée. Cette réalité de 1700 est une réalité tout à fait différente de la nôtre.

Document n°59 : l’organisation du territoire de Réotier en 1700

 

Pour en terminer avec l’exploitation de cette carte intitulée « Carte des environs du Mont-Dauphin » et datant de 1700, j’ai essayé de faire une synthèse. En bleu la Durance, et plus que la Durance, le lit majeur instable de la rivière qui a priori isole Réotier de la rive gauche, c’est-à-dire du bourg de Guillestre et de l’essentiel du Guillestrois. Consécutivement, l’axe de communication entre les communautés s’effectue entre Saint-Clément et Chanteloube de Saint-Crépin parallèlement au cours d’eau, qu’il y ait un axe majeur ou pas.

Il est difficile de définir ce qu’est une voie majeure et si tout simplement cela existe, vu le caractère premier de la vie autarcique. J’ai cependant indiqué par des traits plus épais les liaisons entre les divers hameaux (localisés par des ovales rouges) et moins épais les autres. J’ai différencié en orangé les voies conduisant ou parcourant la montagne, simples sentiers ou drayes.

Je ne crois pas qu’on puisse aller plus loin dans cette présentation sans une documentation papier plus précise.

En résumé je suis fort heureux d’avoir pu mettre la main sur cette carte, d’un aspect agréable une fois traitée numériquement pour lui rendre un peu plus de lumière, et qui fourmille de renseignements. S’il y avait une idée à retenir j’en citerais deux :

– l’impression que la butte du château avec l’église, les ruines et le village font vraiment espace bâti villageois et par là plus encore cœur de la commune (c’est là où il y a la plus forte concentration de croix), mais y-a-t-il déjà un début de délabrement ?

– l’impression que le territoire est bien plus occupé et mis en valeur, avec un habitat qui monte plus haut qu’au XIXème siècle, ce fait étant illustré par la présence des quatre moulins.

Toutefois, nous ne sommes pas complètement au terminus de notre voyage dans le temps, la messe n’est pas tout à fait dite.

  1. Représentations contemporaines de la naissance de Mont-Dauphin

Toujours dans gallica.bnf.fr et en questionnant « carte du Mont-Dauphin », dans la même série intitulée « Cartes des environs de plusieurs places [entre les Alpes et la Méditerranée et sur les côtes de la Méditerranée et de la Manche] », nous tombons sur une représentation qui paraît très proche de celle que nous venons d’étudier. La voici.

Document n°60 : le « Plan du Mont-Dauphin »

 

Cette carte non datée, qui porte tout simplement le nom de « PLAN DU MONT-DAUPHIN », centrée sur la fortification alors en construction, est de belle facture avec ses couleurs complémentaires vert et rouge. Les teintes, le dessin des îles de la Durance, le rendu général, tout pourrait faire croire que c’est un extrait de la précédente, or il n’en est rien. Elle est moins fruste, plus soignée, plus appliquée et le contenu diffère, à commencer par Mont-Dauphin.

Pour nous, elle présente l’inconvénient majeur de ne couvrir qu’une faible partie de notre territoire, les environs du Cros ; voyons cependant, au-delà de la beauté qu’offre le coup d’œil, si elle nous apporte des renseignements supplémentaires.

Document n°61 : extrait du « Plan de Mont-Dauphin »

 

En fait ce dessin plus fin confirme les informations précédentes. Au sud, nous sommes en limite des deux versants, le vignoble occupe tout l’espace entre le chemin de ceinture et la Durance : les vignes s’abaissent jusqu’au rebord qui surplombe le cours d’eau et se prolongent au-delà d’une source localisée en aval de la « Carrière de Plastre » qui apparaît sur un terrain plat avec quatre excavations circulaires.

Les chemins très bien délimités desservent les trois parties du Cros composées de deux fois deux maisons, celle la plus septentrionale en ayant quatre, l’ensemble se trouvant au milieu de terrains cultivés en terrasses. En aval du hameau, un petit chemin en cul de sac descend jusqu’au bord de la Durance dans un quartier avec des « sources minérales ». Cette voie n’a pas d’équivalent sur l’autre rive qui est occupée par la « Garenne de l’Archevesque d’Ambrun », et au-delà du Guil par des broussailles. Il est précisé que « Dans la grande fonte des neiges cet endroit est inondé ainsi que les Isles formées par la Durance, marquées de sable ». De notre côté, voici le « Chemin de Rame… à Réautier » et pour clore, une énigme, la mention « Larcana » aux environs de la Fontaine pétrifiante.

Document n°62 : pour la beauté des yeux

 

Je ne résiste pas au plaisir de donner à voir cet extrait cartographique rassemblant sur une faible surface diversité des formes et des couleurs. Mais cette peinture, sorte d’exploit cartographique, ne formalise-t-elle pas, n’idéalise-t-elle pas des lieux plus durs à vivre, plus brouillons et plus sauvages ?

Document n°63 : extrait du plan de Villeneuve (1695)

 

Une nouvelle fois en tapant « carte du Montdauphin » sur gallica.bnf.fr, je suis arrivé sur le Bulletin de la Société d’études des Hautes-Alpes, année 1959, qui présente une carte intitulée « Plan et carte de Mont-Dauphin en Dauphiné à la grande portée de canon » avec la mention « Villeneuve fecit 1695 ». Ce bulletin comprend un article portant en titre « Naissance d’une Place Forte : MONT – DAUPHIN (1692-1700) / Communication au Congrès National des Sociétés Savantes, Aix-en Provence, 1958 » (pp 61-83), signé par André Golaz (service historique de l’armée).

Il est illustré par cette carte datée de 1695, qui malheureusement pâtit d’une reproduction de qualité très moyenne et qui ne constitue que la partie centrale du document initial, ce qui rejette une partie de Réotier dans l’inconnu. J’ai toutefois essayé de l’agrandir en la recentrant en un point de notre territoire.

 

Document n°64 : le village de Réotier en 1695

 

Tout à gauche le mot Réotier, coupé, écrit en majuscule avec l’orthographe de l’époque, laisse voir la mention « EAUTIER ». Comment interpréter un tel document ?

Document n°65 : le village de Réotier en 1695 (2)

 

Quelques repères pour s’y reconnaître : la Durance et son vignoble sous le « chemin de Cabusse », la carrière qui montre par là qu’elle est antérieure à la construction de Mont-Dauphin, et surtout le village de Réotier dont j’ai encadré le développement, avec le chemin qui en descend jusqu’au Cros.

Malgré la mauvaise qualité de l’agrandissement, sous le terme Réautier, on reconnaît bien l’arrondi de la butte de l’ancien château-fort puis le village d’alors sur son rocher. La différence avec le figuré précédent, c’est que le village est plus développé, qu’il semble occuper davantage de place en aval de la voie. D’une part les maisons de part et d’autre du chemin reliant l’église paroissiale au Cros semblent plus nombreuses et plus continues, d’autre part on voit quatre rangées successives d’éléments bâtis, qu’on devine de niveaux différents et dont les derniers sont les plus restreints.

Y aurait-il une mention en italique au niveau de la butte du château elle-même ? En tous cas, on ne peut que regretter de ne pas avoir accès à une vue plus nette et plus complète de ce secteur.

L’article d’André Golaz comprend une seconde carte que voici.

 

Document n°66 : Réotier figuré en 1693 ?

 

« Carte particulière des environs du Mont-Dauphin levée sur les lieux par Chapotot, Ingénieur de Sa Majesté, de l’ordre de M. de Vauban, du 7 décembre 1692 », tel se trouve être le titre de cette figuration dont j’ai un peu rogné les bords pour l’obtenir à cette échelle.

 

Nous avons là sous les yeux le premier relevé topographique de notre contrée suite à l’expédition militaire du duc de Savoie (été 1692). C’est le plus ancien de tous.

La réaction de la monarchie française, par les soins de Vauban, va être très rapide, et un croquis comme celui-ci qui décrit la configuration générale du confluent Guil / Durance, montre en deux coups de cuillère à pot tout l’intérêt à élever une place fortifiée sur l’éperon rocheux faisant face au bout du plateau de Guillestre. C’est un support de premier ordre favorisant la prise de décision de bâtir ce qui va rapidement devenir Mont-Dauphin.

Naturellement le plan de Mont-Dauphin n’est qu’un projet, d’ailleurs le carton montre que le nom en a été rajouté après, parce qu’à l’époque il n’est pas encore déterminé.

Autour de l’emplacement projeté, nous voyons la vallée, les cours d’eau et les montagnes du secteur, complétées par les voies principales, quelques points particuliers ainsi que les localités d’Eygliers, de la Font d’Eygliers, de Guillestre, Risoul, Saint-Clément et Réotier.

Réotier sur qui nous zoomons.

 

Document n°67 : Réotier sur son rocher

 

Alors que chaque village est gentiment posé bien à plat sur son coteau, il n’en est pas de même pour Réotier. De l’autre côté de la Durance, c’est le village qui fait face à la future place-forte, apparaissant lui aussi comme un site défensif. Une Durance qui passe au ras de ses pieds, les premiers surplombs dominant la rivière, et puis la figuration d’un rocher de belle hauteur, qui n’a rien à envier à celui qui va être retenu par Vauban, certes d’une surface bien moindre mais vu et signalé comme indépendant et isolé des alentours.

Au pied du rocher passe un chemin indiqué comme « ancien [ou autre] chemin d’Ambrun à Briançon », tandis que notre toponyme, à peine discernable, est inscrit dans la falaise méridionale du site.

Document n°68 : Réotier vers 1693 en couleur

 

C’est une nouvelle fois dans gallica.bnf.fr que j’ai déniché l’ultime carte de cette série. Elle se trouve dans le « Recueil des plans des places du Royaume, divisées en provinces, faits en l’an 1693 ».

A première vue, c’est la coloration de la précédente, mais non, même si elle s’en inspire. Jacques Mille rappelle que la couleur jaune indique sur les cartes et plans que le bâti n’est pas réalisé, simplement prévu. J’ai voulu terminer cette série par celle-là parce que la couleur apporte plus de plaisir, et dans sa simplicité voire sa pauvreté toponymique et descriptive elle donne l’impression d’un nouveau monde, d’une aube qui se lève alors que les Roteirolles peuplent leur rocher et leur territoire depuis des siècles. Zoom.

Document n°69 : Réotier au milieu de nulle part

 

La vallée sauvage simplement parcourue par l’eau et de rares voies de communication, et en rive droite de la Durance Réotier sur son rocher sous lequel passe un « Autre chemin d’Ambrun à Briançon ».

Cette fois-ci, le rocher est moins impressionnant mais encore très peu relié au reste de la montagne, accessible par un petit chemin qui amène à un village stylisé, sans lien avec la réalité même si l’église est placée du bon côté. Le nom du lieu : « Roétiers ».

 

Document n°70 : terminons avec Jean de Beins

Capture d’écran de gallica.bnf.fr

 

Cette image un peu onirique, non datée, est un extrait de la « Carte des environs d’Ambrun » qui est donnée pour une réalisation de Jean de Beins (1577-1651), dont nous avons déjà évoqué l’importance. Cartographe remarquable exprimant le relief par des croisements de hachures, ce qui n’est pas le cas ici. Jean de Beins « peint » notre région dans les deux premières décennies du XVIème, et ce travail peut dater des alentours de la fin tragique du roi Henri IV (1610). Nous sortons des Guerres de Religion et nous nous situons donc là près d’un siècle avant le choix d’édifier Mont-Dauphin.

Le sud (Vars et Châteauroux) est en haut, le nord (la Roche de Rame, Pallon) en bas. La « route » de la vallée n’est pas dessinée, elle est remplacée par le cours de la Durance. Quel crédit peut-on accorder au pont sur la rivière entre Réotier et Eygliers ? Dans cet environnement très montagneux souligné par de beaux jeux d’ombre et de lumière, Guillestre, Risoul, Saint-Clément, Eygliers, Saint-Crépin et Chanteloube composent le voisinage de notre village. Comme Saint-Crépin, Réotier est localisé en hauteur, moins que sur les figurations précédentes cependant.

Document n°71 : Réotier, à son image

 

 

Scan de l’ouvrage de Jacques Mille, Les Hautes-Alpes, cartes géographiques anciennes, p 39.

Jacques Mille a choisi cet extrait pour montrer que Jean de Beins est le premier à vouloir coller au plus près des vraies formes de relief, avec le rocher de Réotier à gauche et le plateau d’Eygliers à droite. Relativement à Saint-Crépin, la hiérarchie est nette, la position de Réotier est donnée ici pour être la plus élevée du coin.

Coller au plus près de la réalité, c’est en effet fournir au détenteur de la carte des repères supplémentaires et des points d’appui plus évidents dans la prospection, la reconnaissance et l’usage des lieux. Si ce grand professionnel a dessiné notre village sur son rocher, c’est que c’est bien ce qu’a vu son œil averti, c’est que c’est bien ce qu’a retenu son esprit habitué à parcourir et à restituer des paysages très nombreux et variés, mais aussi ce que voyaient chaque jour les autochtones d’alors.

Déjà à cette époque, ce site si particulier où tout moindre faux-pas pouvait avoir des conséquences redoutables, cet habitat improbable agrippé sur son piton rocheux à deux-cents cinquante mètres de dénivelé au-dessus du confluent du Guil et de la Durance, cette position géographique si peu confortable qu’on n’en rencontre aucune autre en remontant notre vallée, cette sorte de nid d’aigle incroyable vu depuis en bas édifié sur un promontoire spectaculaire, devait marquer les esprits, ceux des Guillestrois bien sûr et plus encore impressionner ceux des voyageurs.

La puissance de ce rocher couplée au fait d’y avoir logé un village au-dessus, a donné une identité visuelle forte à la commune, et par ce biais lui a forgé son identité tout court. Ce n’est pas un hasard si sa principale « légende » utilise la forte et grande pente dans le récit.

En fin de compte, si au cours des siècles l’image de Saint-Clément a été associée à son pont, celle de Réotier est venue de son chef-lieu perché au bord du précipice, se poursuivant en contrebas par un terrain très pentu, désolé, sans arbre jusqu’au flot de la Durance, amplifiant l’impression visuelle première.

Document n°72 : la Durance sans Réotier

 

Capture d’écran du site gallica.bnf.fr

 

« Totius Galliae descriptio, cum parte Angliae, Germaniae, Flandriae, Brabantiae, Italiae, Romam usque. / Orontio F. Delph. autore ». Si déjà le titre est en latin, l’ouvrage et ici la carte ne sont pas jeunes ! Titre qu’on peut traduire par Description de la France et de ses pays limitrophes, par le Dauphinois Oronce Fine.

Oronce Fine, oui comme le nom d’une école primaire de Briançon, car celui qui ne fut pas simplement cartographe mais l’un des plus grands savants de son temps, était natif de Briançon, et c’est ici un extrait de sa carte, centré sur son pays natal.

C’est en fait la plus ancienne représentation pertinente de notre région, et elle date de 1525, c’est-à-dire du règne de François Ier. Elle a été composée une génération après la découverte de l’Amérique, près d’un siècle avant la cartographie de Jean de Beins et presque deux siècles avant les débuts de Mont-Dauphin !

 

Cet extrait s’organise autour de notre rivière, colorée de bleu, « Druentia » hors cadre, et de sa vallée. Sur la partie droite, son affluent, le Guil avec la cité de Guillestre, localisée par un cercle rouge. Quasiment en face, sur la rive droite de la Durance, Saint-Clément et son pont, et plus en aval avec la figuration d’une sorte de château, Embrun et son pont de la Clapière. A l’inverse, en remontant le courant on va trouver Saint-Crépin puis le Pertuis Rostan, passage fortifié qui délimitait autrefois en amont de l’Argentière l’Embrunais du Briançonnais, et enfin près de la source, Briançon.

S’il y a Saint-Clément, c’est bien sûr pour signaler son pont, le changement de rive de la principale voie de circulation de la vallée, qui évite notre village. Saint-Clément cartographié, pas notre village comme d’ailleurs aucune autre petite localité. Mais si Saint-Clément, commune avec laquelle historiquement nous avons le plus d’affinités, est présente, ainsi que le confluent Guil / Durance, autant dire que sur cette très vieille carte se projette un peu de notre âme…

Ce document cartographique va bientôt avoir cinq cents ans. Cinq cents ans ! Cette fois-ci, c’est vraiment le terminus de notre aventure !

 

Conclusion

 

Finalement, quel est le sujet que j’ai essayé de traiter ici : Réotier ou la carte ? Tout au long de ce parcours, les deux sont indissociables. La carte a été l’outil spécifique et indispensable pour nous évader de la réalité présente, pour pénétrer le passé, pour approfondir la connaissance de notre territoire et donner, par une analyse minutieuse, un premier éclairage de ce qu’il a pu être autrefois.

 

Si nous avons maintenant à notre disposition une collection de si beaux documents, et je pense notamment là à la carte baroque en couleurs de 1700, véritable orgie visuelle pour moi, cela relève d’une association de conditions rarement réunies.

D’abord, nous vivons en démocratie d’où des institutions conservant précieusement et donnant libre accès aux fonds cartographiques ; j’en profite pour remercier toutes les personnes qui travaillent dans leurs services. Ensuite nous sommes aujourd’hui dans un monde numérisé où en quelques clics on peut se retrouver sur le site des Archives départementales, sur ceux de l’Institut géographique national ou encore sur celui de la Bibliothèque nationale de France, puis chercher et trouver, collecter et utiliser énormément de documents. Enfin parce que Réotier se trouve dans le Guillestrois, et durant ces derniers siècles le Guillestrois ce fut l’aboutissement de plusieurs voies d’invasion d’où la construction d’une place-forte défensive, ce qui n’est pas allé sans l’établissement de nombre de plans et cartes de ses environs. Avec le recul, Réotier a eu la chance de se retrouver en face de Mont-Dauphin et de se voir arpenté par nombre d’officiers venant faire des relevés sur son terrain.

C’est cette conjonction exceptionnelle qui fait qu’en 2020 on puisse réaliser un travail comme celui-ci.

Plaisir de la recherche, joie de la découverte, plaisir de la compréhension et de l’analyse, satisfaction de la mise en forme d’un exposé assez cohérent et de sa transmission, mais aussi parfois des moments de frustration lorsqu’on ne peut accéder à l’information désirée.

A chaque jour suffit sa peine, et rien n’interdit de poursuivre cette recherche en réalisant les efforts nécessaires pour l’enrichir de documents jusque-là hors de portée, afin de compléter les visions offertes de notre territoire, pour l’apprécier plus encore.

 

En effet, comment les pentes de Vautisse (re)deviennent-elles à nous en 1812 ? Que comporte ce traité de 1811 avec Champcella ? Que découvrirait-on en bénéficiant d’une vision fine de la carte de Le Michaud d’Arçon des années 1770 ? Que nous dévoilerait celle de Villeneuve en 1695, mais aussi que nous apprendrait le « plan géométrique de la montagne de Rougnioux » mentionné par Jacques Mille, à l’occasion du procès avec Champcella en 1765 ?

Et surtout, que nous apprendraient les « minutes » et « pré-minutes », tous les travaux préparatoires constituant les étapes intermédiaires entre les levés sur le terrain et la réalisation des cartes définitives des militaires ?

 

On le voit, cette recherche n’est pas terminée, il manque le dernier étage de la fusée, et elle n’est en fait qu’un éclairage, qu’une porte d’entrée comme il en existe d’autres, pour s’immiscer véritablement dans l’histoire de Réotier.