La montagne avant l’humanisation des paysages

 

Pour peu que l’on aime l’effort physique, la marche par exemple, ainsi qu’être dans la nature, on se retrouve assez rapidement à effectuer des balades en montagne, sur les piémonts, en forêt ou sur les cimes. Au fil de l’ascension, on bénéficie progressivement d’une vision de plus en plus large, et sur les sommets le regard porte sur de vastes étendues de patrimoine naturel. Dans nos contrées alpines, ce panorama est composé d’une infinité de crêtes et de sommets, de vallées et de vallons, de pics et de rochers, de neige et de glace selon les saisons, d’un foisonnement de pentes nues, d’alpages et de forêts, et en plus de cela on discerne parfois tout en bas l’activité humaine.

Ce regard à perte de vue ne laisse pas l’observateur indemne mais le transforme, l’enrichit, l’humanise. Il sent monter en lui un contentement, un plaisir, parfois même un émerveillement ou une certaine euphorie, et pas seulement parce qu’il reconnait ou découvre des lieux, mais parce qu’il sent qu’il appartient à ce moment-là réellement au monde du vivant.

Il y a quelques milliers d’années, pour les hommes qui comme Ötzi pouvaient se déplacer à haute altitude, leur vision des hauteurs aurait été peu différente de la nôtre, à la couverture végétale près. Cette vision globale existe donc depuis que l’homme se plait à contempler une région depuis un point haut, avant même la naissance d’un vrai paysage humanisé.

 

Au plus l’être humain agit puissamment sur son écosystème global et dégrade sa planète, au plus certains magnifient et sacralisent la nature, comme s’il y avait antinomie, farouche coupure entre les deux, l’homme et la nature. L’homme en tant qu’agent destructeur et la nature parée de toutes les vertus.

En fait, à bien y regarder, historiquement ce ne fut pas le cas et c’est même leur symbiose qui participe à la beauté actuelle de nos paysages. Dans nos contrées le paysage, demeuré le produit de l’histoire (hors stations), est très rarement exclusivement naturel, en ce sens qu’à part les endroits inaccessibles la nature intacte relève plutôt d’une vue de l’esprit. Dès qu’un troupeau parcourt un alpage et laisse la trace de son passage répété par des sentes parallèles épousant les courbes de niveau, peut-on encore parler de paysage naturel ? La marque de l’homme est omniprésente, mais mentalement elle est tellement intégrée au substrat premier de la montagne, que l’on n’y prête plus attention. Par extension, on en vient à parler de « paysage naturel » pour tout ce qui n’est ni urbain / industriel / routier, ni secrété par l’agriculture intensive.

Cette imbrication entre l’homme et la nature a été si forte que c’est un bonheur de voir cette marque humaine ancrée dans le territoire et le temps. Personnellement, elle m’invite à en faire l’histoire, c’est-à-dire à la raconter à partir de documents variés, ce qui demande paradoxalement de l’imagination, ne serait-ce que pour concevoir globalement un mode de vie dans un cadre qui n’est plus du tout le nôtre. C’est aussi pourquoi la lecture du paysage m’est une aide précieuse.

 

 

 

La longue création de paysages humanisés

 

Si l’être humain est présent sur la planète depuis des millions d’années, s’il occupe notre partie du monde depuis quelques centaines de milliers d’années, son empreinte préhistorique après la dernière glaciation est vraiment faible dans nos vallées, et ne constitue à cette échelle-là qu’une brève histoire.

Peut-on imaginer le paysage tel qu’il fut il y a dix mille ans, c’est-à-dire sans présence humaine significative ? Nous savons tous que notre vallée de la Durance fut « de tout temps » une grande voie de passage, ce que signalent les premiers récits comme ceux des Romains. Qu’il y avait déjà il y a deux millénaires de cela des cités comme Embrun et Briançon, et que leurs habitants ne pouvaient pas uniquement être des commerçants, des artisans, des combattants ou des religieux, tout simplement parce qu’il fallait d’abord produire de la nourriture pour survivre et vivre. Et donc qu’il y avait déjà, naturellement, des paysans utilisant et modifiant à leur échelle le milieu naturel. Si les Romains ont conforté les premières agglomérations et réalisé la via Domitia (qu’en reste-t-il de visible directement dans le paysage ?), de quand date le façonnage des paysages tels que nous les parcourons aujourd’hui ?

 

L’historien reconnait la grande faiblesse du peuplement avant les années 1000 / 1100 de notre ère. Peu d’hommes, ce sont peu de bras et de force animale et finalement peu de défrichements, c’est-à-dire peu de modification des espaces naturels pour en faire des terrains agricoles, ou encore une vision des paysages bien différente des nôtres.

Le façonnage du paysage agricole, suite à l’installation d’une population humaine plus conséquente, est souvent concomitant aux premiers textes écrits et conservés en archives, eux-mêmes liés aux pouvoirs seigneurial, urbain et religieux à compter du XIème siècle mais surtout des XIIème et XIIIème siècles, c’est-à-dire du cœur de la dynamique du moyen âge. Pendant un petit millénaire les hommes vont gagner sur la nature brute, conforter leurs gains, entretenir leurs points d’appuis, améliorer un tant soit peu leur confort, avec parfois des périodes de récession, de recul, d’échec et d’abandon. Epidémies, guerres et famines font que les populations doivent parfois se reconstituer, se réapproprier physiquement l’espace perdu lors de nouvelles phases de croissance démographique nécessitant des surfaces emblavées plus vastes.

 

Mettons-nous à leur place il y a sept ou huit siècles. Que signifiait survivre et vivre, que signifiait créer un environnement autorisant une existence relativement durable et prospère ?

Il leur a fallu tout à la fois créer des champs -beaucoup de champs vu la faiblesse des rendements- pour obtenir des récoltes, entretenir de vastes étendues en herbe pour les troupeaux, bâtir un habitat pour l’homme et les bêtes, capter des sources et ériger des fontaines, créer un réseau de chemins sur tout le territoire (entre hameaux, pour se rendre à la montagne ou aux villages voisins), amener l’eau sur des kilomètres en des lieux secs mais prometteurs pour les jardins, vergers et prés, réaliser des équipements collectifs ne seraient-ce que les fours et les moulins, épierrer et corriger les pentes avec la constitution de banquettes, apprendre à éviter les lieux dangereux (avalanches, glissements de terrain, crues et inondations), nommer les quartiers, gérer la ressource forestière, unir mentalement la communauté villageoise par des pratiques collectives, la cimenter à travers un sentiment identitaire d’appartenance territoriale, ou à travers des croyances (et ce fut le rôle de la religion), enfin façonner des points d’appui défensifs.

Pour le bien-être individuel et communautaire, il a fallu aménager, aménager et encore aménager le territoire, l’espace indispensable, l’espace vécu. L’échec de la gestion du territoire, c’était automatiquement la dégradation des conditions de vie, parfois la mort ou l’exil. Y avait-il une alternative ?

 

Durant ces siècles, les modifications du territoire et des façons de penser provenant de l’extérieur, par exemple la construction des fortifications royales de Montdauphin fin XVIIème et au XVIIIème siècle, ainsi que la Révolution française n’ont pu être pour la première qu’un phénomène accessoire, une exception à l’échelle de tout le Guillestrois même s’il ne faut pas en nier l’impact économique et visuel, et pour l’autre une affaire conjoncturelle qui n’a pas duré une génération.

Les structures économiques et culturelles traditionnelles ont continué sur leur lancée, et c’est pourquoi à l’époque du dernier roi de France (Louis-Philippe 1830-1848) Réotier conserve toujours une population importante, proche de son maximum démographique (600 h en 1856).

 

 

Les coups de boutoir répétés plutôt qu’un violent choc unique amenant à notre situation actuelle, vont venir peu après, à partir de la seconde moitié du XIXème siècle, car pour la première fois il commence à y avoir une alternative à la dure vie en montagne : la ville, les ports, les usines et plus loin les colonies et les mondes nouveaux. L’attrait, la tentation de l’ailleurs. Le chemin de fer (les années 1880 pour nous) facilitera le flux d’émigration et c’est de manière d’abord assez douce puis de plus en plus marquée que la population va s’en aller. En moins d’un siècle, et nous sommes déjà là au XXème siècle, par paliers successifs Réotier va perdre les trois-quarts de sa population !

Nous, Roteïrolles des années 2020, nous sommes dans l’après, après ce craquement, cette déstructuration, cet effondrement de la civilisation agricole de montagne, ce séisme à l’échelle de l’histoire laissant derrière lui des ruines et des friches, cette mutation extraordinaire probablement sans précédent depuis des centaines d’années. Nous vivons une époque neuve.

 

 

 

Un legs patrimonial et paysager en danger

 

Ainsi pendant des siècles, de 1200 à 1800, mais on pourrait tout aussi dire de 1100 à un peu plus tard, comme tous leurs voisins alpins, les générations successives de Roteïrolles ont façonné, développé, maintenu et entretenu, amélioré leurs terroirs et leur cadre de vie dans un sens utilitaire, bref aménagé un milieu rural et montagnard, le paysage n’étant que la partie de celui-ci visible depuis un point fixe.

Nous en conservons deux témoignages. Le premier est un ensemble de documents cadastraux qui aura bientôt deux siècles. Vingt-deux grandes cartes précises, la cartographie de tout le territoire communal associée aux matrices cadastrales correspondantes. C’est ce qu’on appelle le cadastre napoléonien, qui décrit les terrains de montagne et les milliers de parcelles individuelles. Il nous fournit l’état de la commune en 1833 et, plus encore, l’ensemble des structures territoriales héritées d’un travail d’aménagement pluriséculaire.

Le second témoignage, il n’y a qu’à ouvrir les yeux, c’est le paysage progressivement humanisé depuis le moyen âge dans lequel nous habitons.

 

Dans une société sans amélioration technique majeure, où un outillage identique, des semences et des pratiques culturales qui n’évoluent pas vraiment, les changements ne sont pas importants, et dans leur structure les champs façonnés à diverses époques sont bien ceux que nous avons toujours en vue. Autrement dit, en regardant le paysage dans sa globalité comme pour un quartier pris au hasard, nous apercevons deux réalités successives :

– le produit d’un travail, d’un aménagement sur des centaines d’années qui s’est maintenu jusqu’au milieu du XIXème siècle voire quelques décennies de plus

– le résultat toujours en cours de la déprise agricole. Moins de bras sur le terrain, moins de surfaces cultivées, les champs les moins productifs et les plus difficiles d’accès abandonnés en premier, puis tous ceux impropres à la motorisation.

On a donc des structures (réseau de chemins publics, de canaux d’irrigation, habitat ancien à divers étages de la commune, milliers de murs de soutènement des banquettes, centaines de clapiers, arbres fruitiers et autres, vignes) ainsi qu’un effacement récent de tout cela, progressif mais rapide, autrement dit la marque d’un abandon de la plupart de ces réalités économiques et paysagères.

 

Qui plus est, on a également un acteur objectif et offensif qui s’appelle la nature et qui se fiche de l’homme. Lorsque l’homme n’est plus actif, lorsqu’il se retire d’un territoire, lorsqu’il ne protège plus ses aménagements ancestraux, la nature le remplace rapidement. Le mur de soutènement commence à s’ébouler, la végétation sauvage devient intrusive et s’incruste, de l’églantier au pin, le chemin devient impraticable, le champ un fourré, l’habitat s’écroule, le paysage se ferme, s’uniformise et perd toute sa saveur. La beauté, l’originalité et la spécificité liées à la présence humaine s’étiolent. Y peut-on quelque chose ? Doit-on le passer par pertes et profits et en faire notre deuil ?

 

 

 

Les raisons d’agir pour sauver le patrimoine

 

On peut considérer le patrimoine comme tout support matériel suscitant une émotion et donnant envie de le conserver en bon état. Dans toute société en voie de transformation rapide, les éléments anciens devenus pour la plupart obsolètes sont abandonnés et se trouvent en danger de disparition alors que certains méritent d’être conservés. Historiquement le patrimoine a d’abord concerné le bâti monumental, qu’il soit civil (châteaux, maisons bourgeoises) ou religieux (églises, chapelles, monastères), puis avec la désindustrialisation on a pris conscience et sauvegardé les éléments majeurs du patrimoine industriel, et parallèlement l’intérêt s’est porté sur le patrimoine du quotidien.

Habituellement ce « petit patrimoine rural » se limite à des séries d’objets isolés, la croix, la chapelle, le lavoir et la fontaine, le four, le pressoir et la forge, bref à des supports matériels liés à la civilisation paysanne. Je crois que ces éléments font système, font partie d’un tout plus vaste, le patrimoine paysager.

 

Face à ce mouvement d’ensemble semblant irréversible de désaffection de l’agriculture montagnarde et de la civilisation lui correspondant, il peut y avoir trois attitudes.

 

  1. Se féliciter de ce retour de la nature, et c’est vrai que voir détaler un lièvre ou surprendre quelques chevreuils à côté des maisons est agréable. Comme si l’homme n’avait été qu’un intrus passager, un acteur malfaisant, comme si sa présence était illégitime, comme si « en reprenant ses droits » la nature refermait une parenthèse courte et négative. On est là proche de la résignation, comme de la sacralisation absolue de la nature.
  2. Etre indifférent à l’évolution du paysage, à l’embroussaillement généralisé en cours et à venir, en se préoccupant simplement de son propre intérêt : l’état de la route, sa maison et son jardin, avec en option une vie de plus en plus avalée par les écrans, une vie déterritorialisée, une vie qui n’est plus en phase avec l’environnement proche et global, et qui peut apparaître comme une nouvelle forme de liberté.
  3. Refuser cet abâtardissement de notre environnement quotidien et donc prendre les choses en mains, s’occuper de patrimoine, autrement dit ne pas se satisfaire de ce « retour de la nature », s’en émouvoir et être prêt à retrousser ses manches afin de conserver, dans la mesure du possible, un paysage équilibré entre nature brute et « espace jardiné », plaisant à arpenter et propre aux émotions. Cela signifie un travail individuel et collectif avec sécateur, scie, pelle, râteau, truelle, mais aussi l’usage de moyens techniques et administratifs lorsque c’est nécessaire pour gérer le paysage humanisé. Et c’est en ce sens que l’association « Patrimoines de Réotier» trouve toute son utilité.

 

 

Si certains peuvent proclamer « Le patrimoine on s’en fout ! », il est tout aussi légitime de se préoccuper de cette question. Pourquoi nettoyer son jardin et pas plus loin, pourquoi laisser s’embroussailler tout un espace communal, pourquoi ne concevoir l’environnement que dans un cadre utilitaire, pourquoi accepter de vivre dans un cadre relevant de la friche ?

 

Je crois qu’il y a plusieurs raisons pour agir en faveur du patrimoine.

 

La première motivation est celle du respect. Du respect du travail des générations paysannes, des efforts consentis et réalisés collectivement avec courage et dans la souffrance, des conditions de vie endurées pour rester sur ce territoire, sur notre territoire. Du respect pour un savoir-faire aboutissant à la construction d’un mur de pierres sèches en pleine pente, pour cette volonté de transformer, de modeler un milieu a priori assez ingrat et d’en faire un milieu facilitant la vie de la famille ou de la communauté de jadis. Sans nostalgie ni soumission aux valeurs d’autrefois, c’est juste reconnaître la valeur du travail et le résultat de ce travail, un paysage plus harmonieux. Une sorte de reconnaissance aux générations passées.

 

La seconde est celle de l’esthétique. Un mur bien agencé ne laisse pas indifférent, une côte lacérée horizontalement par une série de murets non plus, la simplicité et la beauté d’une cabane d’alpage encore moins, idem pour le plaisir de l’eau qui coule d’un versant à l’autre dans un canal au milieu de prairies. Une esthétique magnifiée du fait que les matériaux employés par l’homme sont ceux-là mêmes qui ont été arrachés à la nature : la pierre et le bois. Une sorte d’hommage aux générations paysannes.

 

La troisième est celle d’une leçon d’histoire, car un paysage humanisé se lit comme un livre d’histoire. Leçon d’histoire au niveau des pratiques agricoles, de la vie « d’ancien temps », mais aussi leçon de philosophie. Connaître et comprendre, se situer par rapport à tout cela amène du bien-être. Nous avons là le produit d’une société organisée, du travail du peuple, d’une adaptation continue aux réalités montagnardes. Et les générations à venir, certes dans un tout autre contexte, auront elles aussi à s’adapter aux réalités territoriales.

Est-ce que les générations paysannes aimaient leur territoire ? Est-ce qu’elles avaient conscience de la beauté qu’elles créaient, est-ce qu’elles s’arrêtaient un moment dans leur labeur pour contempler la vallée ? Est-ce que parfois les larmes leur montaient aux yeux, ou est-ce que la conscience des aménagements consentis n’était pour elles qu’une vision agréable parce qu’utile ?

 

La quatrième raison est plus intime. Pourquoi, nous qui ne travaillons plus la terre, pourquoi nous qui n’appartenons plus à ces générations d’agriculteurs, pourquoi nous qui sommes si sollicités par la technologie du présent et la vitesse de notre époque, pourquoi donc ne parvenons-nous pas à être indifférents à cette vie passée, à ces témoignages du passé, pourquoi sans aucune espèce de nostalgie ni d’idéologie du « c’était mieux avant », avons-nous besoin de nous relier à ce passé, à cette histoire, à nous inscrire dans la longue durée ?

Est-ce simplement parce que notre vie est de plus en plus assistée technologiquement, dématérialisée ? Est-ce parce que nous refusons les injonctions des entreprises technologiques ? Est-ce parce que nous évader du présent offre une forme de libération relativement au discours consumériste ambiant ? Est-ce parce que nous avons plus besoin qu’on ne l’aurait cru d’utiliser notre corps dans la nature ? Est-ce parce que nous aimons lézarder dehors au soleil ou par atavisme ?

Pourquoi avons-nous besoin à travers cette notion de patrimoine paysager de nous sentir appartenir à cette chaine des générations ? Est-ce par peur ou pessimisme de l’avenir, est-ce que parce que notre âge nous rappelle que nous sommes plus près de la fin que du début de notre propre existence ?

Est-ce parce qu’à chaque fois qu’on se préoccupe de patrimoine on montre qu’il y a quelque chose qui fait sens et qui est en train de disparaître, blessant notre cœur ?

Est-ce que nous avons un souci pédagogique, est-ce parce que nous voulons être des passeurs entre les générations précédentes et celles à venir, qui peut-être se contreficheront de nos préoccupations, du passé en général, ou qui au contraire souhaiteront revenir à une vie plus en phase avec le concret, le local, ou les circuits courts qui ont depuis peu le vent en poupe ?

Est-ce parce que nous avons conscience qu’un paysage n’est pas quelque chose de naturel ni de toute éternité, mais que jusqu’à une certaine altitude nous avons sous les yeux un paysage construit par l’homme et porteur d’identité ? Ou est-ce tout simplement parce que nous refusons de vivre dans la broussaille, que nous estimons valoir mieux que ça, à savoir habiter dans un espace abandonné et livré à la ronce ?

 

Question subsidiaire. En ces années 2020, une communauté villageoise doit-t-elle continuer à faire communauté, à partager quelque chose de commun, à vivre ensemble, ou l’individualisme est-il la solution ? Les communautés non territorialisées, les communautés virtuelles se formant actuellement sur les réseaux sociaux sont-elles l’avenir ? La gestion du patrimoine peut-elle être une activité simple rassemblant « en pleine nature » les gens autour d’un travail de débroussaillage, d’un bout de pain et d’un verre de vin ?

 

 

Pour toutes ces raisons, et la liste ci-dessus n’est probablement pas exhaustive, j’ai décidé de participer à l’accompagnement de la gestion du patrimoine de Réotier. De limiter les dégâts, parce que si l’œuvre humaine passée ne se distingue plus sur le terrain, si l’on ne ressent plus cette symbiose homme / nature, si l’une des deux composantes manque à l’appel, si l’on a l’impression de vivre dans une sorte d’abandon territorial, si la lecture du paysage vient plus encore à se brouiller, s’il n’y a plus ni sens ni beauté associés à la terre, non seulement c’est l’ensemble du paysage qui est fichu mais en plus cela pourra porter atteinte à notre moral, comme tous ces gens qui se sont sentis abandonnés (à tort ou à raison) par les pouvoirs publics dans les coins « loin de tout ».

Aussi, qu’il soit directement utile ou parce qu’il apporte du bonheur, nous devons travailler à la non-disparition de ce patrimoine. Certes, nous n’avons aucune dette morale vis-à-vis du passé. Nous n’avons aucune leçon à recevoir du passé. Mais puisque nous considérons que le patrimoine est une richesse, puisque ça nous fait mal au cœur de voir ruines et friches, que cela va à l’encontre de notre bien-être, que ce qui était entretenu par obligation économique ne l’est plus malgré les actions ponctuelles des uns et des autres (que je salue et remercie au passage), nous refusons la perte irréversible des témoignages de la civilisation qui vient de mourir. Et nous souhaitons que notre action puisse bénéficier à tous ceux qui viendront à traverser notre commune et au premier chef à ceux qui y vivent.