En ligne il y a deux ans, notre étude sur l’eau et ses usages a besoin d’être mise à jour. Elle reste forcement évolutive en fonction des trouvailles dans les archives et des explorations de plus en plus approfondies sur le terrain.

Des correctifs mineurs ou des compléments ont été directement intégrés dans l’exposé originel.

Par contre nous ouvrons un nouveau dossier que nous intitulons « Rabastelle » en raison de l’intérêt de ce nouveau champ d’investigations. Une vision plus précise de l’organisation même du réseau des canaux supérieurs justifie cet additif.

 

octobre 2019 Des-bénévoles-bien-décidés-à-y-voir-plus-clair-à-Rabastelle

La confrontation des différentes sources cadastrales et cartographiques entre elles et sur le terrain débouche sur une nouvelle approche, à la fois historique et technique, des canaux de Manouel, Mikéou et Beauregard. Ces canaux supérieurs jouaient un double rôle : permettre l’irrigation des prés et champs cultivés du haut de la commune mais aussi créer ou renforcer le faible débit des deux grands talwegs naturels de l’adret, que sont la Grande Combe et le Rialet. Des captages étaient alors permis pour  des canaux inférieurs comme celui de Coste Moutette et pour un lacis de petites peyras et filioles. Ils rendaient possible l’arrosage des moindres parcelles de champs cultivés ou de prés du bas du terroir. De la même manière cette circulation durable de l’eau sur le haut du versant, assurait grâce aux infiltrations, une bonne santé des sources proches des hameaux inférieurs.

Cadastre 1833 captages du torrent du Villard

Réchauffement climatique et petit âge glaciaire.

 

En tenant compte de l’histoire rurale et de l’histoire climatique depuis le XIIIème siècle il nous faut remettre en cause la chronologie de la création du système d’irrigation supérieur.

Essayons de raisonner. Dés le XIII siècle la conquête de l’espace agricole vers le haut de la commune est très avancée, favorisée par un climat plus chaud que l’actuel. Nous sommes dans un optimum climatique qui dure depuis la période romaine.

Le réchauffement climatique en cours interroge, inquiète et ne laisse personne indifférent. Il rend toute son actualité à ce moyen âge lointain, oublié. Héritiers du petit âge glaciaire nous nous sommes habitués à une relative stabilité d’un climat tempéré frais. Nos paysages, notre climat au fil d’une vie humaine ne subissaient qu’une évolution lente. La montée des températures et la réduction des précipitations étaient pourtant bien engagées depuis longtemps et perceptibles pour peu qu’on y prête un peu d’attention. C’est la brutalité de l’évolution des données du climat depuis les années 90, accompagnée d’une meilleure communication médiatique du phénomène qui ont fait passer ce changement au rang de préoccupation mondiale prioritaire. On s’est souvenu alors de cette réalité que connaissent bien les scientifiques : l’humanité depuis ses origines a du composer avec des évolutions climatiques considérables. Aujourd’hui on parle de réfugiés climatiques ! Le phénomène est vieux comme le monde des hommes. Les plus grandes migrations à l’échelle de la planète y trouvent leur origine. Et toute la litanie des grands désordres brutaux directement liés : concurrence entre les populations, guerres, invasions, migrations forcées des perdants dans cette application brute de la loi du plus fort…

Notre petite région montagneuse n’a pas échappé à ces transformations de l’environnement global. Quand les grands glaciers quaternaires se retirent ils laissent derrière eux des espaces stériles qui peu à peu deviennent plus favorables. C’est la longue première étape de son peuplement. Ce sont des peuples chassés d’ailleurs qui trouvent refuge ici. Ils n’ont rien à perdre. Ils vivent dans des conditions pionnières très dures mais transforment déjà les parties les plus favorables. En marge des grandes civilisations de plaine qui se mettent en place et se succèdent de part et d’autre des Alpes, ils défendent farouchement leur misérable espace vital.

Les voyageurs commerçants ou militaires  qui veulent franchir les cols dans un sens ou un autre le découvrent souvent à leurs dépens. Les armées romaines ou Hannibal devront composer avec eux.

Les premiers siècles de notre ère voient se succéder des périodes d’instabilité, d’invasions mais le nombre d’habitants augmente régulièrement. L’optimum climatique (tempéré chaud) se confirme et la vie devient plus facile en montagne. Paradoxalement nos farouches tribus alpines n’arrivent plus à échapper à la pression féodale et subissent la loi des princes laïques ou ecclésiastiques des contrées voisines ou éloignées (Dauphiné, Provence…)

La communication de ces temps est rare. Peu de sources écrites s’attachant au cadre de vie quotidien et bien sûr pas d’images. Les travaux de l’historien Emmanuel Leroy Ladurie, pionnier des études mettant en relation les évolutions climatiques et les événements historiques nous éclairent sur toutes les périodes depuis l’an mil. Ils nous permettent de mettre en perspective ce qui s’est passé dans notre région.

Une chose est certaine c’est une période de conquête de l’espace pour profiter des conditions favorables en altitude. Ces âges romans puis gothiques sont d’un dynamisme incroyable. Malgré les rigidités féodales, la population profite d’évolutions sociales et de progrès techniques améliorant la vie quotidienne. Les défrichements sont encouragés par l’Eglise et les puissants de l’époque. Ils trouvent dans cette valorisation de l’espace des revenus supplémentaires. L’habitat permanent sur Réotier atteint son maximum en altitude en haut du Villard (Grands Prés), à Pinfol et au dessus, sur le plateau appelé aujourd’hui de Rabastelle. La forêt est repoussée très haut (des noms de lieux « essarts » ont traversé le temps et témoignent des fronts pionniers pour gagner de la terre). (Avec d’autres réalités économiques sous jacentes les grands incendies contemporains en Amazonie, Insulinde ou Afrique relèvent de la même démarche « sauvage » de conquête).On peut raisonnablement penser que dans les zones favorables sa limite inférieure  en adret a été repoussée vers 1800m. N’oublions pas qu’en même temps la limite supérieure de la forêt grimpe aussi. Comme aujourd’hui, mais beaucoup plus haut comme le prouvent les découvertes de mélèzes datés au carbone 14, pris par les glaciers du petit âge glaciaire, entraînés vers l’aval par la glace et incorporés au matériel morainique. Ils retrouvent le jour à la fin du XXème siècle quand ces derniers fondent à leur tour.

Les populations plus nombreuses, vont se battre pour conserver leurs prés d’altitude malgré justement ce petit âge glaciaire (1350-1850) qui stoppe la progression vers le haut.

Les litiges avec l’administration des différents régimes de notre histoire sont nombreux et parfois violents. Les rois puis l’état veulent contrôler l’usage des forêts à leur profit. La progression de la population (les hautes alpes ont autant d’habitants en 1850 qu’aujourd’hui mais ils sont ruraux à 90%)) fait que la pression pour étendre l’espace agricole utile est considérable. Comme le dit Hervé Gasdon en parlant du temps des forestiers, la pauvreté des gens va ruiner les sols des montagnes surexploitées. Laves torrentielles, crues envahissantes, glissements de terrains finissent par déclencher une véritable guerre contre la déforestation. L’Etat instaure en 1827 le Code Forestier. Les photos que réalise systématiquement l’administration des Eaux et Forêts témoignent d’une « nudité » des pentes inférieures de toutes les vallées de notre région (il ne reste que 15% de surfaces boisées). Les moindres replats étaient utilisés et d’innombrables terrasses transformaient le versant pour créer de nouveaux champs.

 

Jusqu’au milieu du XXème siècle l’adret de Réotier reste très défriché.

Aujourd’hui, la forêt gagne la bataille.

 

Repère bien visible sur la butte dénudée des Résinières, la Croix utilisée pour le pèlerinage de la Saint Laurent au Laus le 10 août, a été « avalée » par la remontée de la forêt dans la deuxième moitié du XXème siècle.

Elle a anesthésié tous les terroirs abandonnés. On retrouve, sous la végétation, comme à Rabastelle, les petites parcelles aplanies et les murettes qui les soutenaient ou les délimitaient. Au milieu de nulle part désormais.

 

Le tracé du canal primitif de Manouel est encore bien visible se faufilant entre les ruines de Rabastelle.

 

L’ouvrage majeur : le canal de Manouel

 

Dans ce moyen âge dynamique sur tous les plans à Réotier, le besoin d’eau était donc très fort pour les habitations et surtout l’arrosage des cultures et des prés. Pour l’amener assez haut, il faut la capter très haut.

 

Captage actuel du canal de Manouel, réalisé au début des années 60. De là jusqu’à Cériés, il n’est plus visible car totalement « tubé ».

La demande est la plus forte sur les Casses, hameau le plus peuplé, et tous les hameaux en aval (Mensolles, Goutail).

Pour cette partie ouest de Réotier, il faut un canal porteur puissant, long de plus de 5km, capable de traverser des pentes fortes et des ravins en perdant le moins possible d’eau : c’est le canal de Manouel. Il ne distribuait pas d’eau avant le talweg de la Grande Combe et les terrasses de Rabastelle. Toute la partie est du territoire était desservie par des canaux plus courts et captés plus bas.

 

Canal de Manouel primitif à la Croix de Manouel. Peu après commence la correction de tracé moderne vers les Combes.

Comme figuré sur Géoportail, à la Croix de Manouel, vers 1630m, juste sous la piste de Manouel, il partait plein sud pour rejoindre la cote 1564 où passe l’actuel GR50. Sur les terrasses déboisées à l’époque se trouvait peut être ce hameau de Rabastelle, (Les Tracoulets ?).Il se poursuivait sans doute jusqu’à Pinfol ? Le terrain instable qui a évolué encore récemment ne permet pas de trouver des traces. Le canal principal passait au pied des ruines restées visibles, irriguait des parcelles, encore figurées au cadastre. Alain Collomb se souvient encore de sa grand mère qui lui disait qu’elle cultivait encore des choux sur ces parcelles parce qu’ils poussaient bien. Le canal plonge ensuite dans un petit talweg suspendu au dessus des falaises dominant les Casses. Il devenait « La Pisse », rejoignant l’actuel canal de Manouel sur son tracé torrentiel après son passage busé sous la route de Pinfol (1300m).

 

La Pisse : l’eau du canal primitif de Manouel sautait cette falaise au dessus des Casses. L’altération de la roche par le passage de l’eau durant plusieurs siècles est bien visible.

 

l’adret de Réotier avec les deux tracés du canal de Manouel : en haut le tracé primitif ; en bas le tracé actuel. Ph. B.Averous.

Cet ouvrage majeur va connaitre une histoire plus compliquée que ce que l’on croit en fonction des aléas climatiques ou géologiques et de la mutation des activités humaines. Les vicissitudes du canal de Mikéou (du Clot) impactent directement son tracé.

 

 

Le grand oublié : le canal de Mikéou.

 

En rouge le tracé du canal de Mikéou (Clot) entre le torrent de saint Thomas (Villard) et les Combes.Il rejoint l’actuel canal de Manouel au talweg de la Grande Combe.
En noir la correction de tracé du canal de Manouel entre la Croix de Manouel et les combes (ancien canal de Mikéou).

Ce canal de Mikéou (du Clot) peu visible aujourd’hui, a joué un rôle majeur dans la vie agricole de Réotier pendant plusieurs siècles. En l’absence de documents d’archives (pour le moment),  les contradictions ou les manques sur les différents documents cartographiques ou cadastraux, obligent à raisonner à partir des vestiges parfois bien conservés sur le terrain.

Au moyen âge, la demande est forte aussi pour irriguer les prés du Clot, Mikeou, des Combes, de Truchet, de la Bourgea et de Font Bonne. Le canal de Manouel n’est pas fait pour eux.

Un seul canal ne suffisait pas, malgré la gestion rigoureuse du partage de l’eau, pour distribuer à tous ces paysans si dispersés. Le torrent du Villard (de St Thomas) va alimenter  entre  1590m et  1430m  trois canaux porteurs :

Le canal du Clot

Le canal de Beauregard

Le canal de Laubérie (l’Aubrée)

 

  • Mikéou hivernal. La neige ressuscite le tracé du canal de Mikéou, peu visible en été avec l’abondante végétation et dissimulé au regard par le tracé plus frais de la piste dite de la Carrière vers Rabastelle.

Au XIVème siècle, le captage du pont du Villard , le plus haut, le plus ancien de la commune, alimentait le légendaire canal du Serre fournissant l’eau aux seigneurs de Réotier , déjà au XIIIème siècle, et aux hameaux voisins du château (site originel de Réotier, correspondant au quartier de l’Eglise, la Grangette, La Combe).

La croissance de la population et son déplacement vers des sites plus bas et plus commodes, plus proches des axes de circulation modernes augmente les besoins en eau et complique la répartition.  Plusieurs « bricolages », visibles sur le cadastre napoléonien de 1833, vont distribuer la précieuse ressource par les trois « grandes peyras » nommées ci-dessus.

Ainsi au point de captage le plus élevé  le grand canal de Mikéou (du Clot) alimentait toutes les petites peyras (comme le Béal neuf) et filioles jusqu’à la Bourgea. Un petit canal renforcé par les eaux de la Fontaine des Rois sortant plus haut que le captage actuel, rejoignait les terrasses de Haute Rua. Les riverains de ce canal se battront bec et ongles contre toute atteinte à son bon fonctionnement. Ils intenteront même un procès, qu’ils gagneront, contre la commune.

Ce même captage alimentait la partie supérieure du canal du Serre appelée canal de Beauregard. Ce dernier était abondé peu après par des eaux de la Fontaine des Rois. Le débit était suffisant pour faire tourner jusqu’au XIXème siècle deux moulins qui témoignent de l’importance de la population et des productions de céréales de ces hameaux supérieurs. Abandonnés comme habitat permanent, ils tombent en ruine. Certains  deviennent des « petites montagnes » à occupation saisonnière. Le site de ces moulins a été littéralement « exhumé » en 2019 par le remarquable travail de fouilles et de nettoyage d’Olivier Peyre. La rudesse des conditions climatiques de la fin du petit âge glaciaire a chassé les occupants de ces terres pionnières en altitude et provoqué la fin de l’activité des moulins.

 

Moulins de la Fontaine des rois exhumés par Olivier Peyre.

Un peu plus bas, le canal de Laubérie (l’Aubrée), traversait sous les escarpements du Serre Bouchard (table d’orientation) pour irriguer les terrasses de l’Aubrée.

L’histoire du  canal du Clot se termine en 1992 avec la mise en place du périmètre de protection du captage d’eau potable de la Fontaine des Rois. Tous les bricolages des décennies précédentes sont abandonnés et le canal de Beauregard perd définitivement son alimentation depuis le torrent du Villard (St Thomas). Le dernier aqueduc lui permettant de franchir le ravin du Clot, en état de délabrement avancé, illustre bien la fin des usages traditionnels des eaux naturelles.

 

Le vieil aqueduc en ruine du canal de Beauregard franchissant le ravin du Clot.

 

 

La fin de la civilisation agro-sylvo-pastorale et la déroute des canaux

 

L’agriculture de l’adret  disparaît peu à peu après la guerre de 1939-1945.Les années 60/70 sont particulièrement ravageuses pour la société rurale. La génération du baby boom fera son avenir ailleurs et autrement. A Réotier comme dans toutes les campagnes françaises c’est la rupture avec un mode de fonctionnement économique et social qui durait depuis le néolithique. Les nouvelles générations veulent une autre vie, moins pénible, avec des loisirs. Les écoles de la République ont ouvert les yeux sur le monde. Les migrations séculaires de la misère sont remplacées par des départs, des reconversions liées à des choix de vie. Finie la fatalité d’un destin tracé d’avance pour des générations, paysannes à jamais.

 

La classe de Mr et Mme Brémond, années 40. Il y a la les derniers paysans de Réotier mais aussi ceux ou celles plus nombreux qui passeront dans d’autres activités non paysannes.

Très vite les bras manquent pour entretenir tout le réseau compliqué dimensionné pour toute la population. Les rares bénéficiaires encore actifs font de leur mieux mais ne peuvent empêcher la dégradation des secteurs les plus fragiles. Quelques opérations diligentées par l’ASA de Manouel et surtout la commune, permettent de faire durer les capacités hydrauliques des canaux porteurs de Beauregard et Manouel (tronçons souterrains ou embusés).

Les agriculteurs « modernes » au terroir remembré de St Thomas, à l’Iscle, raflent la « mise » avec en prime le trop plein  du captage de la Fontaine des Rois pour l’adduction d’eau potable de la commune. Seul le canal de Manouel, plus en amont, vient prélever une partie de « leur » eau !

 

Manouel sans la Pisse

 

Il est temps de confronter les versions cadastrales ou cartographiques successives pour sortir de la confusion engendrées par leurs contradictions.

Le cadastre napoléonien (1833) est le point de départ.

On ne peut soupçonner les ingénieurs topographes d’erreurs de dénomination des lieux ou de tracés des chemins et canaux. Ils savaient qu’ils étaient les premiers à réaliser un véritable cadastre moderne, base du repérage topographique et fiscal.

Ainsi leur travail  atteste cette réalité : dans les documents antérieurs et dans la mémoire collective, le canal alimentant les Casses et les hameaux inférieurs est nommé « canal de Manouel et de la Pisse ». Il « tombait » droit sur le village.

 

Le cadastre napoléonien de 1833 secteur Les Casses Pinfol . Le terme Rabastelle est utilisé pour le replat au dessus du site d’escalade actuel.

Ce terme « Pisse » est inadapté à la réalité hydrographique actuelle  du secteur. Une Pisse dans la toponymie ancienne caractérise toujours un écoulement d’eau plus ou moins volumineux sautant en cascade un banc rocheux. Cette cascade n’existe plus. Tout au plus un suintement temporaire sous la vasque terminant le canal supérieur (du moyen âge) avant le saut dans le vide au dessus des Casses.

Au niveau des noms de lieux, un hameau nommé  Rabastelle existe déjà,  mais à l’extrémité est du plateau de Pinfol : quelques maisons sur le replat au dessus des gros blocs du site d’escalade actuel. Rien au bord  du canal primitif au débouché du chemin des Tracoulets quand il rejoint le GR50 dont le tracé emprunte un chemin reliant Pinfol, la Grand Combe et la croupe de Fouran.

La carte de l’Etat Major, contemporaine de ce cadastre, reprend les mêmes informations. A noter que le captage du canal de Manouel se fait bien au torrent du Villard au niveau du pont des Bruns actuel. Curieusement IGN prenant la relève, déplacera ce captage sur le torrent du Clot au niveau de Cériès ?

Les cartes IGN modernes ne retiennent pas cette localisation. Elles déplacent le toponyme Rabastelle, plus haut, entre les points cotés 1564 et 1446 à l’ouest de La Bourgea et Font Bonne ?  Loin à l’est des ruines encore visibles et des parcelles toujours figurées sur les différents cadastres (N° : 8 à 21). On ne peut leur reprocher ce choix puisque la plus grande partie de la zone de terrasses entre Mikéou et Pinfol était en déshérence  déjà au XIXème siècle.

La carte IGN 1944 ne figure pas le tracé primitif mais l’actuel entre la route de Pinfol et le talweg de la Grande Combe alimenté par le canal primitif en amont .En 1956 le partiteur béton de la Bourgea est figuré.

 

Canal de Manouel nouveau tracé. Partiteur moderne de La Bourgea lors d’une visite Pays Guillestrin.

Les cadastres Géomas, en principe très actualisés continuent de ne figurer que le tracé primitif par Rabastelle.

En découle une évidence : le magnifique tronçon actuel, entre le torrent de la Grande Combe et le pont de la route de Pinfol, bâti en lauzes (cas unique à cette échelle dans le Briançonnais) que d’aucuns faisaient remonter au XIV ème siècle, n’existait pas au milieu du XIXème siècle. Il correspond à une correction de tracé récente pour assurer l’alimentation des Casses compromise par le mauvais état du tronçon passant par Rabastelle mais surtout par un important éboulement dans les années 30* qui n’est pas sans faire penser à ce qui s’est produit en 1856 pour le canal du Serre. Les laves du glissement vont menacer les Casses qu’elles traversent avant de venir se déposer sur les terrasses du Champ Blanc.

Les habitants des Casses créent de toutes pièces le tronçon actuel entre la route de Pinfol et les Combes. Tout le monde s’y met pour creuser, transporter les matériaux et maçonner.

Tout est transporté à cheval avec la « grèpe ». Le ciment est stocké aux Casses dans la maison Castellacci. Maurice Petsche apporte son soutien aux démarches de Réotier pour trouver des aides.Des outils plus modernes, une main d’oeuvre encore abondante,un mode de gestion donnant droit à des moyens financiers extérieurs avec  l’ASA de Manouel, permettent une correction de tracé, 200m de dénivelé plus bas, shuntant tout le secteur des terrasses abandonnées de Rabastelle.

 

Les lauzes : spécificité du canal de Manouel sur un tracé aussi long. Visite Pays Guillestrin juillet 2018.

C’est ce « nouveau » canal de Manouel dont les lauzes font la spécificité et la célébrité. Il suit bien son tracé actuel, repéré sur Géoportail, jusqu’à la cote 1434 de la Grand Combe. A partir de là, IGN lui fait remonter le talweg de la Grande Combe, qui serait alimenté par le canal primitif depuis la Croix de Manouel. C’est inexact : il n’y a pas d’écoulement de surface dans ce talweg et le segment du canal supérieur n’est pas alimenté ou n’existe plus. En réalité, les propriétaires des Combes ayant encore une activité agricole ne pouvaient plus compter sur l’eau du canal de Mikéou. De la même manière il fallait pouvoir alimenter en eau les citernes DFCI en bordure amont de la piste de la carrière. Un chenal de pleine pente a été aménagé court- circuitant le canal de Manouel originel sous le pont de la piste de Manouel pour lui faire rejoindre, en passant prés des citernes, le tronçon terminal de l’ancien canal de Mikéou en haut des Combes. Son tracé est encore visible au dessus de la lisière des terrains toujours exploités, passant ensuite en amont des maisons de Mikéou . Tout ce tronçon est ignoré par IGN.

Manouel sans Rabastelle.

La confusion présente des tracés sur les différents supports cartographiques peut se comprendre. La configuration actuelle des canaux résulte de bricolages et adaptations pendant plusieurs siècles, jusqu’à une époque très récente. Le changement majeur est sans doute lié au sévère refroidissement du XVIème au milieu du XIXème siècle. Il va contraindre les populations à perdre de l’altitude. Les habitats permanents les plus hauts  sont désertés et la forêt regagne du terrain. Le nom « Rabastelle» désigne ces quartiers abandonnés comme le hameau des Tracoulets (Rabastelle)  et les parcelles qu’il exploitait. La réduction des besoins en eau, et l’absence de bras, expliquent sans doute les difficultés à entretenir ce long canal de la Pisse pour les habitants des hameaux inférieurs. Le cadastre de 1833 ignore l’existence et le nom de ce hameau dont l’abandon est donc bien antérieur. Il continue pourtant de figurer le tracé originel du canal  par Rabastelle et le nom « Canal de Manouel et de la Pisse ». Le tracé de l’actuel canal inférieur entre la courbe 1300 (route de Pinfol) et le canal du Clot (Mikéou) par les Combes n’existe pas.

C’est le canal du Clot (Mikéou) qui alimentait l’arrosage de la combe supérieure du Rialet sur Truchet ( Béal Neuf rive droite, des Guious rive gauche ) . Le même cadastre figure un cheminement « chaotique » du tracé de l’eau, dans les Combes. Il  rejoint le talweg de la Grand Combe. Quelques mètres plus bas un autre tracé amène à La Bourgea, hameau bien peuplé à l’époque. Un autre plus petit rejoint le chemin des Tracoulets en amont de Fontbonne ? Après, plus rien en direction des Casses ?

Le tracé « moderne » avec des moyens meilleurs, explique son état de conservation par une construction en lauzes de manière continue sur presque toute sa longueur jusqu’aux Combes. Il a été amélioré depuis par l’ASA en embusant les secteurs où les pertes étaient ingérables et en créant le répartiteur béton de La Bourgea. On ne refait pas l’histoire mais la configuration actuelle permettrait d’alimenter ce canal depuis le captage de l’ancien canal de Mikéou.

 

Manouel demain ? Le nouveau limnimètre imposé pour mesurer le débit capté du canal témoigne du contrôle de plus en plus strict de l’administration sur la ressource en eau. Le changement climatique menaçant la quantité d’eau disponible laisse planer une menace plus pesante sur l’avenir du canal et des zones irriguées ou des sources.

Des Roteirolles issus de familles paysannes se souviennent de corvées qu’ils faisaient dans « leur jeune temps », charriant sur leur dos lauzes et ciment pour entretenir ce tronçon.

Patrimoines

 Les vestiges du passé de Réotier sont nombreux. Ils témoignent encore du formidable travail de générations de paysans qui sur plusieurs siècles ont façonné un paysage « utile ». Chaque élément survivant de leur activité donne du sens à l’espace sur lequel nous vivons aujourd’hui. Nous sommes les héritiers de cette épopée des paysans éleveurs. Nous pouvons tourner la page sans regarder derrière. Les ans auront vite fait de dissoudre les souvenirs et les traces matérielles. Cette attitude misérable serait celle d’une société déboussolée, sans repères, sans mémoires de ses racines.

Nous pensons qu’il est urgent, au contraire d’entretenir la mémoire de la vie des temps qui ont déterminé peu à peu ce que nous sommes. Nous nous situons sur une trajectoire de l’évolution. Connaitre pourquoi nous en sommes arrivés là est primordial. Permettre à ceux qui nous entourent de voir et comprendre l’empreinte des efforts de nos ancêtres sur le terrain est une responsabilité et un  devoir moral. Nous ne pouvons nous contenter de profiter d’outils hérités sans mettre en évidence leur histoire. Nous devons mettre en commun nos efforts et des moyens pour sauvegarder les traces significatives de notre passé. Nous devons parfaire sa connaissance et permettre sa transmission.

 

Rite immuable de la société paysanne de Réotier : le pèlerinage de la Saint Laurent le 10 août au Laus.

 

1972: les familles Brun et Vincent poursuivent pour quelques temps encore les pratiques agricoles traditionnelles.

 

Partenaire séculaire du paysan, le cheval disparaît quelques années avant son maître, remplacé par le tracteur.

 

La « fête » au cochon ! Moment essentiel de la vie paysanne traditionnelle des temps d’autarcie alimentaire. Depuis prés d’un demi siècle cet animal précieux a quitté la commune. Son sacrifice anonyme à l’abattoir fait disparaître aussi un moment festif et de partage de la communauté paysanne de Réotier.

 

Une association « Patrimoines de Réotier » vient d’être crée (14/02/2020). En synergie avec le conseil municipal, elle va œuvrer pour entretenir et valoriser le patrimoine communal en fédérant toutes les énergies sensibilisées à son objet.

  • recherches en cours dont les résultats seront incorporés dés que possible.