Du Roux d’Abriés à Réotier.

Les vaches, encore les vaches, toujours les vaches !

Le 7 avril 2016 c’était la réunion publique à la mairie visant à préciser le projet du travail de documentation sur le pastoralisme. Une bonne trentaine de personnes étaient au rendez vous et se montraient intéressées et disposées à apporter leur concours à cet effort de mémoire collectif. Parmi elles Jeanine Guieu. Lorsque l’exposé introductif présenta la commune comme une commune d’élevage des ovins, ce qui correspond à la situation actuelle, elle réagit vivement pour dire que dans l’histoire du pastoralisme à Réotier, les vaches avaient toujours tenu la première place…et qu’il ne fallait pas oublier de le rappeler. Assurance lui fut donnée que le dossier serait parfaitement fidèle aux réalités passées et présentes. Bien entendu elle nous promit sa participation. L’évocation de sa vie de paysanne nous apporte de précieux renseignements sur l’histoire de la région et sur la vie rurale depuis les années 30.

 

Les temps troublés au Roux d’Abriès.

Jeanine Audier est née le 24/7/ 1935 au Roux d’Abriés tout au fond du Queyras. Cette famille nombreuse de paysans comptera deux  garçons et cinq filles qui fréquenteront assidument l’école du village car leur père est un homme cultivé, qui lit des livres et se soucie de leur éducation.

Pourtant la guerre va beaucoup faire souffrir cette famille qui à deux reprises sera contrainte à l’exode.

Quand l’Italie rentre en guerre en pleine débâcle des armées françaises au nord de la France, le Queyras connait à son tour les ravages des zones de combat.  La famille Audier doit évacuer comme les autres d’abord à Embrun, puis en Ardèche. Elle connait la précarité, et la peur confrontée parfois à l’hostilité des populations des zones refuges. Jeanine garde un souvenir amer de sa découverte du lait de chèvre ardéchois remplaçant celui des vaches de la ferme familiale.

Après l’armistice de juin 40 les habitants du Roux peuvent rentrer chez eux. Mais rien n’est comme avant. Les maisons ont été pillées. Il faudra faire avec en trouvant de la place pour ceux qui ont tout perdu. Ce haut Queyras est désormais zone d’occupation italienne jusqu’à Abriés où il faut présenter son passeport au détachement de chemises noires.

Malgré les difficultés de subsistance, la famille retrouve un certain équilibre. Pas pour bien longtemps : en août 1944 la guerre se rallume sur ce bout de frontière. Abriès est bombardée, des troupes allemandes passées par le col des Thures occupent et incendient. Il faut partir à nouveau. Ils arrivent avec leur charrette et quelques biens sauvés in extrémis à Chateau Queyras où la propriétaire du logement qui leur est affecté refuse de les recevoir…car ils sont trop misérables ! Ils échoueront dans un autre logement de fortune prés de l’église. Hiver glacial, difficile, humiliant. A l’école les enfants « réfugiés » sont admis…mais au fond de la classe.

Le 8 mai permet un nouveau retour au Roux. Tout est dévasté. Il faut vivre dans les ruines en attendant les maisons nouvelles de la reconstruction. La paix est revenue mais la famille connaitra longtemps la pauvreté. Le seul revenu est la vente du lait. Jeanine travaille à la ferme jusqu’en 1955. C’est une vraie paysanne participant à tous les travaux. Sur ce terroir montagneux difficile, elle fait des journées harassantes pour garder ou travailler sur des terrains souvent éloignés et dispersés. Elle se souvient particulièrement de l’hiver 1952 où le haut Guil, croulant  sous des mètres de neige de retours d’est successifs, est ravagé par de terribles avalanches.

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Au Roux d’Abriés devant la maison familiale (Ph.J.Guieu).

 

Une nouvelle vie aux Mensolles.

Grace à la famille Laurent amie de la famille Guieu de Réotier elle fait connaissance d’Emile.

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Comment résister au charme du jeune Emile ? (Ph.J.Guieu).

Entre  Emile et Jeanine c’est vite une affaire qui marche. En 1955 c’est le mariage. Jeanine quitte le Queyras pour les Mensolles où elle habite avec toujours le même plaisir depuis soixante et un ans. Les débuts sont pourtant difficiles car à peine en ménage, Emile est mobilisé pour la guerre d’Algérie .  Comme il a déjà effectué son service militaire il n’y restera que six mois, moralement très éprouvants. Chasseur alpin il est affecté à Blida pour des opérations engagées. Il échappe de peu à la mort lors d’une embuscade dans les gorges d’Adifa. Quand il revient aux Mensolles tout est en ordre à la ferme. Soutenue par son adorable belle mère, Jeanine pourtant enceinte,  a « assuré ». La vie familiale reprend avec bonheur. En décembre 1956 nait la petite Claire. Son frère Daniel sera pour plus tard, en 1960.

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A Marseille en 1954 ! Bonheur d’un couple au programme. (Ph.J.Guieu).

L’exploitation Guieu aux Mensolles est une ferme d’élevage bovin. Le troupeau est composé de belles tarines (*)  de bonne race. Bon an mal an c’est une vingtaine de bêtes qui occupent et font vivre Emile et Jeanine. Habituellement 9 vaches laitières, 4 veaux, 4 génisses et un taureau. Le lait restera toujours la principale source de revenus de la famille.

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Jeanine et Emile à la traite. (Ph.J.Guieu).

Emile connaitra toutes les étapes de la collecte du lait sur Réotier : les camionnettes de René puis Jean Pierre Vincent, les camions citernes de Jean Pierre Vincent puis Vincent Maurel, pour finir avec le tank à lait réfrigéré. Paysan ouvert sur le progrès il s’équipe rapidement de matériel moderne. Il acquiert en 1963 son premier tracteur, un Pony d’occasion venu de Montdauphin, les charrues, la botteleuse…La machine à traire ne viendra qu’en 1974. Homologué pour la monte publique, le taureau des Guieu fertilise toutes les vaches du secteur. C’est une grande animation que les va et viens de toutes ces bêtes. Le montant des saillies apporte un revenu complémentaire à la ferme. Très actif, Emile l’améliore encore en allant botteler le foin des voisins non équipés, en élevant des cochons ou en vendant des légumes dans les campings.

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La motofaucheuse ne peut aller partout. (Ph.J.Guieu).

Ainsi la famille vit à l’aise et heureuse. L’entente règne avec les voisins Cannat et Rey. Claire va à l’école avec « mimi » (Marcel Cannat)  son cousin. A cette époque on va aussi à la messe et au catéchisme au Fournet dans l’écurie voûtée en aval du four banal. L’abbé Blais est très apprécié des enfants et des familles.

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A l’alambic. Marcel Cannat , »Mimi », est déjà le maître d’œuvre.(Ph.J.Guieu).

Dans ces années de déprise agricole pour le plus grand nombre, la ferme Guieu loue des terres à ceux qui abandonnent. Cela permet d’en travailler de meilleures et de laisser tomber les plus difficiles. Malgré tout la somme de travail pour Emile et Jeanine est très lourde. Les terres sont dispersées ; il faut toujours se déplacer, monter, descendre, transporter…La culture des légumes à la plaine de l’Isclette exige beaucoup de soins ; même chose pour la vigne. Pour Jeanine il faut suivre les vaches au printemps et à l’automne dans la petite montagne de Mikéou. Comme Germaine Domeny ou Jeanette Brun et bien d’autres, elle est rassière !

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Tarissement des vaches au Vallon.(Ph.J.Guieu).

En 1991 enfin Jeanine et Emile peuvent respirer un peu. Fini l’élevage laitier : c’est la cessation laitière. Ils ne garderont que quelques vaches en hiver. Le foin vendu en Briançonnais ou en Queyras sera le revenu de remplacement. En 2000 les écuries se vident totalement et définitivement.

C’est l’heure de la retraite.

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Trois générations ! Mais plus d’activité agricole : le foin est à vendre. (Ph.J.Guieu).
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Préparation du bois pour l’hiver aux Mensolles. (Ph.J.Guieu).

Le repos bien mérité d’une battante.

Après des mois de maladie le « Mile » (**) tire sa révérence en 2012.  Jeanine encore solide malgré quelques misères physiques vit toujours aux Mensolles.

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Les Mensolles lieu de vie de Jeanine Guieu.

Après 61 années  dans sa maison elle garde intact son amour de sa condition paysanne. Elle voue une authentique affection pour les vaches qui l’ont accompagnée depuis son enfance. Les moutons, qu’elle a aussi un peu fréquentés avec ses parents quand elle était jeune, la laissent plutôt indifférente. Voir qu’ils sont aujourd’hui les maîtres de l’espace pastoral aurait tendance à la peiner. Elle rajoute aussitôt : «  il faut pourtant bien reconnaître que sans les moutons Réotier serait complètement inculte » ! Elle revoit avec nostalgie les pâturages de Mikéou, des grands Prés, de la Selle ou de l’Alp animés par les vaches de Réotier faisant tintinnabuler  sans cesse leurs clarines. Surtout quand elle remonte, en auto maintenant, au chalet familial de Mikéou. Elle y a tant de souvenirs, d’images fortes ; du travail certes mais surtout du bonheur qu’elle a connu dans ses activités  de paysanne en famille. Elle est contente de revoir autour du hameau à l’automne les vaches de Nadine, un peu perdues dans le troupeau du groupement pastoral, venues de Chateauroux ou St Clément. Peu importe, elle aime tellement ses reines du paysage.

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Tarines de Nadine Castellaci ; les dernières de Réotier;

Elle est fière de ce qu’elle a fait et vécu avec son Mile.  Elle reste un exemple d’énergie, de caractère bien trempé, de franchise et au fond de courage, aussi bien dans ses propos que pour surmonter des épreuves physiques.

 

*Les Tarines : C’est le petit nom de la Tarentaise. Malgré sa taille modeste c’est peut être la race la plus connue. Perchée sur de solides sabots noirs sa robe fauve sans fioritures, sa tête bien équilibrée, ses yeux aux grands cils noirs, de petites cornes blanches en forme de lyre, elle séduit immédiatement quand on la rencontre sur l’alpage. C’est peut être son charme qui fait qu’elle représente, naturalisée, au muséum d’histoire naturelle, toute l’espèce bovine. C’est une vache robuste bien adaptée aux terrains accidentés. Son herd book date de 1888.Sa taille ne dépasse pas 1,40 mètres et son poids varie entre 500 et 750 kilos. Excellente laitière c’est avec sa cousine l’Abondance la vache des grands crus de fromages savoyards : Beaufort, reblochon, tomme mais aussi emmental. Ses nombreuses qualités font qu’elle est sélectionnée depuis un sicle comme reproductrice pour l’implantation de troupeaux dans des régions difficiles comme le Maghreb ou l’Asie occidentale montagneuse. Même en boucherie sa rentabilité est reconnue. C’est presque la perfection. C’est la plus grosse productivité de races moins bien adaptées à la montagne qui a fait diminuer ses effectifs et sa place dans le paysage. Beaucoup d’éleveurs qui lui furent infidèles reviennent un jour à elle, car sa rusticité, sa résistance aux maladies, sa longévité et au fond sa facilité d’élevage n’ont pas d’équivalent. A  l’époque où l’élevage bovin dominait à Réotier, les tarines étaient largement majoritaires.

** Emile Guieu : « le Mile » pour ses amis a été un dynamique animateur de la vie pastorale pendant plus de trente années. Forte personnalité au franc parler il a persuadé ses collègues éleveurs de la nécessité de sortir des méthodes traditionnelles. Il a poussé à la mécanisation, au remembrement, à l’arrosage par aspersion et à la création d’un groupement pastoral. Il a assuré une meilleure rentabilité de son exploitation en équilibrant ses sources de revenus par la diversification des produits et services vendus.